Topic-icon La campagne des Nemuranais volés

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il y a 6 ans 4 semaines - il y a 5 ans 11 mois #3965 par Masamune
Masamune a créé le sujet : La campagne des Nemuranais volés
Chapitre 1 : La mission

Le soleil était haut dans le ciel quand Jiro aperçut enfin le trio chevauchant paisiblement vers lui. Continuant sans presser l'allure, il distingua mieux les voyageurs et il reconnut le kimono bleu accompagné des armures bleue nuit et violette qu'il recherchait. Après maintes années passées au service de son maître, l'heimin continuait de se demander s'il était une seule chose que son employeur ignorât. Il lui avait précisément dit sur quelle route il devrait cheminer pour rencontrer la Magistrat et ses Yojimbos.
Un peu avant de croiser la route des trois samuraïs, il mit pied à terre et se prosterna en signe de respect. La petite troupe ne lui accorda pas un regard jusqu'à ce que Jiro se relève en s'adressant à Shiohin.

« Asahina Sama, veuillez pardonner l'affront que je vous fait en vous adressant la parole, mais j'ai été mandaté par Soshi Sama pour vous apporter une missive, ainsi qu'à Utaku Sama et Hida Sama... »

La jeune Sugenja baissa les yeux sur le Rokugani entre deux âges, puis tendit la main sans rien dire. L'heimin lui tendit un parchemin, puis en donna un à Dasan et Kimiko, qui décachetèrent à leur tour le rouleau de vélin. Tandis que chacun lisait le contenu de leurs lettres, le serviteur dévisagea Kimiko. C'était la première fois qu'il la voyait, et il se l'imaginait plus grande. C'était une belle femme malgré cela, comme toutes les Utaku, et le sourire qui lui était apparut durant sa lecture réhaussait son charme. La shiotome s'aperçut du regard insistant de l'heimin, et, comme le ciel changeant du bord de mer, son regard se fit dur comme l'acier qu'elle portait au côté et elle lui lança un regard noir. Le messager baissa les yeux; son caractère, par contre, correspondait en tout point à ce que son maître lui en avait dit. Il sursauta quand il entendit la voix de Shiohin et releva la tête vers elle :

« Utaku San, nous faisons désormais route vers la capitale impériale. Arrivés sur place, vous serez libres d'aller où vous en avez l'ordre.
Cette lettre m'y envoie également Asahina Sama. C'est avec plaisir que j'y ferai mon devoir de Yojimbo,
répondit la deuxième femme.
Et vous, Hida San ?
Je suis convoqué là-bas moi aussi. » précisa le Bushi. Un frisson parcourut l'échine de la Licorne qui avait toujours du mal à s'habituer au chuchotement rauque comme le frottement de deux cailloux l'un contre l'autre de son collègue.
« So ka... En route dans ce cas... » conclut la Magistrat.

Cette dernière fit repartir sa monture sur ces paroles, suivie de Dasan et Kimiko. Au bout d'une dizaine de mètres, l'éclaireuse, estimant que l'étiquette était respectée, prit la tête de la colonne et tous trois disparurent à la faveur d'un tournant. Revenant des terres du Clan du Crabe, Shiohin et son escorte arrivèrent à Toshi Ranbo Wo au bout de plusieurs semaines de pénible voyage. Par égard pour sa supérieure, Kimiko essayait de suivre les routes connues au maximum et de les faire dormir dans les relais.
Malgré tout, les trois samuraïs furent heureux de franchir les portes de la muraille extérieure. La cité impériale grouillait de monde, et les kimonos ainsi que les armures portées par les habitants et visiteurs formaient un kaléïdoscope multicolore, comme un arc-en-ciel animé d'une vie propre. Aucun kyudai, pas même celui de la Grue, ne pouvait préparer à la vue d'une telle magnificence. On aurait dit que chaque bâtiment était construit dans un but esthétique précis et aucun ne détonnait dans l'ensemble. Les rues était tracées au cordeau, chaque angle minutieusement étudié. En levant les yeux, par dessus les toits, on pouvait apercevoir l'immense pagode impériale qui dominait largement la capitale, et qui rappelait que les visiteurs se trouvaient seulement dans l'enceinte extérieure. Même Shiohin, la plus habituée des trois samuraïs aux cours fastueuses, concevait difficilement quelles splendeurs se cachaient au sein même du château impérial.
Si tout respirait la beauté et la vie autour d'eux, Kimiko et Dasan devaient pourtant se faire violence pour ne pas porter d'instinct la main à leur arme. Il se dégageait de la foule une impression sous-jacente de menace et de frustration rentrées qui alertait le sixième sens de combattant des deux Bushis. Ainsi plongés au coeur des intrigues de cour, ils ressentaient pleinement qu'un palais d'hiver pouvait avoir des enjeux aussi élevés qu'une bataille majeure.
Ils se mirent directement en quête d'une auberge et trouvèrent assez vite un établissement présentant bien et aux tarifs raisonnables. Un messager vint vite les trouver pour les convier tous à une réunion autour d'un repas le soir même. Ils firent donc leur toilette et enfilèrent leur kimono pour se rendre à l'adresse indiquée par l'heimin.
Arrivés sur place, ils furent accueillis par un serviteur qui les fit entrer dans une salle d'attente richement mais finement décorée, aux murs peints d'aquarelles. Le laquais s'excusa de les faire patienter, et il leur avoua que d'autres convives étaient encore à venir. Durant le temps où ils furent seuls, Shiohin s'intéressa à la Vierge de Bataille, car si Dasan était fidèle à lui-même, Kimiko paraissait anormalement nerveuse. En y regardant de plus près, elle nota que la Licorne était habillée de façon bien plus coquette qu'à l'accoutumée et était parfumée. De plus, fait rarissime qu'elle n'avait pas remarqué à la faveur de la nuit, son obi n'était pas blanc mais d'un noir avec un liseré rouge.
La Shugenja n'eut pas le temps de pousser ses réflexions car le serviteur faisait entrer deux nouvelles personnes, et informa l'ensemble que leur hôte ne serait plus très long. Les nouveaux venus, un homme et une femme, portaient respectivement les couleurs du Clan du Scorpion et du Clan du Phoenix. La femme jeta un froid dans la pièce du simple fait de balayer la salle du regard. Grande et maigre, son kimono paraissait tomber directement de ses épaules, malgré l'obi qui ceignait sa taille et qui peinait à modeler ses formes. Son visage paraissait taillé à la serpe, tout autant à vrai dire que son nez fin et ses lèvres pincées. Elle s'inclina de façon raide pour saluer l'assistance et les perles qui retenaient sobrement ses longs cheveux tintèrent lorque la masse abondante coula le long de ses épaules. Shiohin se dit en observant la Shugenja, car elle ne portait qu'un tanto au côté, qu'une certaine beauté se dégageait d'elle, malheureusement gâchée par le port hautain qu'elle affichait. Isawa Hanae, car tel était son nom, arborait des insignes d'Inquisitrice, et Shiohin nota que le teint bruni par le soleil de Kimiko avait pâli quand ils avaient franchi le seuil de la porte, et la Grue pensa qu'elle était intimidée par tant de personnes de statut élevé. L'homme qui l'accompagnait était habillé d'un kimono noir et sang et portait un masque proclamant son allégeance au Clan du Scorpion.
La porte coulissa à nouveau et Jiro fit son apparition, s'inclinant bas pour saluer le groupe disparate, et leur demanda humblement de les suivre auprès de son maître. Les cinq samuraïs accompagnèrent l'heimin au travers de couloirs richement décorés, mais avec suffisamment de goût et de finesse pour que ce ne soit pas ostentatoire. Le parquet était parfaitement lustré et renvoyait la lumière diffuse des lampions. Ils entrèrent dans une grande pièce au milieu de laquelle trônait une large table basse carrée. Un paysage de lac de montagne y était peint, brillant sous la laque protectrice. Des couverts pour six personnes y étaient déjà dressés.
Leur hôte les attendait en contemplant la vue des jardins à l'extérieur, une main dans le dos et l'autre agitant nonchalamment un éventail finement ouvragé. Il se retourna pour les accueillir et sa longue natte suivit le mouvement derrière lui. Presque aussi grand que Dasan, mais deux fois plus svelte, il avait le port majestueux, renforçé par un kimono fait sur mesure et d'un noir satiné réhaussé de fils rouge sang. Un sourire enjôleur affleurait sur ses lèvres surplombées d'une fine moustache, mais ses yeux bruns démentaient cette chaleur. Malgré tout, même cette fausse note ne pouvait empêcher de tomber sous le charme qui émanait de lui.
Il s'approcha du groupe d'une démarche étudiée et replia son éventail dans un claquement par un savant effet de manche. Tous s'inlinèrent et il fit humblement de même avant de les prier de se relever.

« Bienvenue dans ma demeure. Veuillez excuser la pauvreté de mon accueil, mais je n'ai gagné Toshi Ranbo Wo que récemment et j'ai eu peu de temps pour régler les détails... »

Shiohin, de par son statut le plus élevé, prit la parole au nom du groupe :

« Soshi Sama, nous sommes honorés de votre invitation, et nous ne voyons nulle offense dans votre sens de l'hospitalité
Voilà qui me réchauffe le coeur »
répondit le Scorpion. « Partageons ce repas qui nous attend, puis nous discuterons de ce qui m'amène à abuser de votre temps... »

Il se dirigea vers la table basse, suivi de la Magistrat, de l'Inquisitrice et de leurs Bushis. Avant de s'asseoir, il se tourna vers eux et demanda avec son tendre sourire :

« Kimiko Chan, t'assieras-tu à mes côtés ? »

Cette dérogation flagrante à l'étiquette, impensable pour un courtisan de son rang, fit rater un pas à Shiohin. La shiotome, quant à elle, devint aussi rouge que le kimono de l'Inquisitrice qui avait posé son regard acéré sur elle. La jeune Licorne regarda d'un air désespéré sa supérieure qui hocha imperceptiblement la tête. Kimiko accepta donc l'invitation inattendue et se plaça à la droite de Ko. Sur sa gauche venait la Magistrat, puis Dasan, Sosuke et enfin Hanae sur la droite de l'éclaireuse. Leur hôte frappa dans ses mains et aussitôt les serviteurs accoururent afin de servir les plats. L'un d'eux apporta spécialement à la Vierge de Bataille un ensemble de brochettes de boeuf caramélisées, recette dont elle raffolait et qu'elle accueillit en battant des mains. Les convives notèrent la rareté de ce mets, à base de viande rouge et que peu de cuisiners hors du Clan de la Licorne acceptaient de préparer.
Shiohin dégustait ses makis, au demeurant excellents, avec une moue perplexe. Elle connaissait maintenant Kimiko depuis plusieurs mois, et, outre qu'elle ne connaissait absolument pas ses goûts culinaires aussi sûrement que leur hôte, elle était persuadée que la jeune femme n'était pas du genre à se faire des amis intimes aussi influents... Soudain, elle comprit et la surprise lui fit tomber sa bouchée dans la sauce soja. Elle savait que l'armure de Kimiko arborait un Mon d'une famille du Clan du Scorpion, et elle en avait déduit que sa yojimbo était mariée, mais elle était loin de se douter que son mari était courtisan à la cour impériale !
Le repas se déroulait sans incident et dans une ambiance relativement décontractée, autant que cela se pouvait dans la cité impériale. Au bout d'un moment la conversation s'orienta vers les raisons de leur présence en ces lieux, et Ko décida de passer aux choses sérieuses :

« Eh bien, pour vous dire la vérité, j'aimerai vous demander de me rendre un service. Ce que je m'apprête à vous demander concerne la sécurité impériale. Aussi, et avant toute chose, je voudrais m'assurer que j'ai le concours de chacun. Si l'un d'entre vous ne désire pas m'aider, finissons le repas et je m'entretiendrai avec ceux qui ont choisi de le faire. L'affaire que je voudrais vous confier est si secrète qu'il me tient à coeur que vous l'acceptiez avant d'en savoir quoi que ce soit... »

Les convives se regardèrent perplexes. Un tel aveu venant d'un membre du Clan du Scorpion était rarissime, mais cette soirée était déjà pleine de rebondissements. Kimiko regardait Shiohin d'un air suppliant, et tous attendaient sa décision avant de parler. Celle-ci ne se fit pas attendre :

« Vous nous prenez de court avec ces révélations... Néanmoins, si la sécurité impériale est en jeu, il est de notre devoir de vous assister. Cela n'engage que moi, mais vous avez mon soutien. »

Un sourire radieux éclaira le visage de Kimiko qui répondit immédiatement par l'affirmative. Elle se rencogna quand elle s'aperçut qu'elle avait parlé avant Hanae, qui lui signifiait bien sa désapprobation par un regard qui eut fait fondre le métal, ce qui n'était pas si loin de la vérité. Reportant lentement son regard vers leur hôte, l'Inquisitrice affirma son désir d'aider l'autorité impériale. Sosuke et Dasan ajoutèrent leur assentiment. Satisfait, et toujours souriant, Ko commença à leur expliquer ce qu'il attendait d'eux. Il prit une grande inspiration avant d'entamer son récit puis se lança :

« Nous avons appris de sources sûres que chaque Clan s'était fait dérober un Nemurenaï de grande valeur. Evidemment, personne n'a ébruité cette information car vous imaginez aisément le déshonneur des Clans qui devaient assurer leur protection. »

Le courtisan fit une pause pour laisser le temps à ses invités d'assimiler cette nouvelle. Tous étaient en état de choc. Le Scorpion reprit :

« Evidemment, l'Empereur et quelques fidèles conseillers sont au fait de ces vols. Chaque Clan tente depuis de traquer dans le plus grand secret le ou les voleurs. Malgré cela, aucun artefact n'a encore été retrouvé. Au prix d'énormes sacrifices, j'ai pu déterminer que le seul Clan à n'avoir pas été dépouillé est le Clan du Crabe. J'ai de fortes présomptions que le voleur se rendra à Kyudai Kuni pour y commettre son méfait. La Fête des Cerisiers qui s'y déroulera dans quelques semaines me paraît une excellente diversion. Je vous demanderai de vous y rendre et de stopper le voleur.
Pourquoi nous ? »
s'enquit Shiohin.

Le courtisan eut un petit rire, et piocha un sushi qu'il dégusta avant de répondre.

« Quoi de mieux qu'une Magistrat d'Émeraude et une Inquisitrice pour cela ? De plus, vous serez accompagnées de Kimiko Chan pour le pister et vous défendre, ainsi que par Bayushi San pour ses excellents conseils. Enfin, Hida San, outre ses talents martiaux, pourra intercéder en votre faveur sur les terres du Crabe. »

Entendant cela, Kimiko étouffa un rire à l'idée de voir le Bushi avoir des relations sociales autres que militaires. Elle affecta de tousser, et pour la deuxième fois de la soirée, l'impossible se produisit : de sa voix rauque, Dasan proposa à la jeune femme de lui faire du bouche à bouche pour la soigner. Comme un serpent qui se détend, la Vierge de bataille se redressa tant qu'elle put et assassinat le Crabe du regard. Du coin de l'oeil elle guettait la réaction de Ko, espérant qu'il relèverait l'affront. Tous les convives retenaient leur respiration. Après un moment qui sembla durer une éternité, le silence fut rompu par le doux rire de leur hôte qui répondait au trait d'humour malheureux de Dasan. Déçue et blessée dans son honneur, Kimiko se renfrogna et continua son repas en silence. Chacun affectait de s'intéresser à son bol, et Ko reprit l'attention de tous en suggérant :

« Je vous conseille de vous hâter, la Fête des Cerisiers approche à grands pas. Un dernier détail cependant : un de mes hommes a été envoyé par avance à Kyudai Kuni et vous contactera là-bas »

Puis le repas se termina sur des sujets banals, dans lesquels le courtisan fit montre d'une érudition impressionnante. Avant de partir, Shiohin demanda à l'éclaireuse quand la troupe pourrait partir, et le rendez-vous fut pris à l'entrée sud de la cité en milieu de matinée.
Sur le pas de la porte, Ko demanda à Kimiko de rester pour la nuit, ce qu'elle accepta après avoir eu l'assentiment de la Magistrat qui ne se sentait pas de séparer le couple après de longs mois de séparation. Cette dernière disparut dans la nuit accompagnée d'Hanae, Dasan et Sosuke, les laissant seuls dans la lumière qui filtrait par l'encadrement de la porte. Une fois ses invités hors de vue, l'homme se détourna et indiqua à Kimiko

« Jiro te montrera ta chambre... » puis il se dirigea vers ses appartements sans se retourner.

La jeune femme rentra à son tour la mort dans l'âme, et suivit l'heimin qui la guida à sa chambre. Celle-ci était décorée avec goût, dans les tons favoris de la Licorne. Sur la table basse étaient empilés quelques parchemins qu'elle déroula pour découvrir des cartes précises des diiférentes terres de Rokugan. Un shamisen était posé dans son étui à côté du lit. Kimiko congédia Jiro, et elle fit pensivement résonner les cordes parfaitement accordées de l'instrument en se demandant comment son mari arrivait aussi bien à la rendre triste et heureuse à la fois.
Elle passa une partie de la soirée à jouer quelques mélodies, puis elle se mit à travailler l'itinéraire offrant le meilleur compromis entre vitesse et sécrurité.
Le lendemain, tous les cinq étaient à la porte sud de Toshi Ranbo Wo, écoutant les explications de Kimiko. Dasan voulut contredire la shiotome, mais celle-ci coupa court à toute discussion d'un ton sec et sans appel. Tous se mirent en selle, et la Vierge de Bataille laissa la Magistrat et l'Inquisitrice donner le signal du départ. Comme à son habitude, elle reprit la tête du convoi dès les murailles hors de vue. Le voyage fut à la fois agréable et monotone, le seul incident notable fut l'attaque du campement par un ours attiré par le poisson grillé. Sosuke et Hanae firent connaissance avec les talents martiaux des deux Bushis, et deux flèches et un coup de tetsubo plus tard, l'affaire était entendue. La Licorne en profita pour agrémenter son ordinaire d'un cuissot d'ours juteux, sous les regards horrifiés de ses compagnons.
Le soleil se coucha maintes fois avant que le cortège atteigne les contreforts de Kyudai Kuni. Quand la forteresse fut en vue, Shiohin répéta une dernière fois les consignes.

« Rappelez-vous, officiellement nous enquêtons sur la présence d'un Maho Tsukai à Kyudai Kuni. Nous ne connaissons pas son but mais nous avons des soupçons qu'il agira lors de la Fête des Cerisiers. »

Tous hochèrent la tête pour signifier qu'ils avaient compris les ordres. Chevauchant tranquillement, il approchèrent du fief de la famille Kuni.

Ignite my anger with your delay
And punishment will come your way
Dernière édition: il y a 5 ans 11 mois par Masamune.

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il y a 6 ans 3 semaines - il y a 6 ans 2 semaines #3996 par Masamune
Masamune a répondu au sujet : Re: La campagne des Nemuranais volés
Chapitre 2 : La fête des cerisiers

Avant même d'arriver en ville, Kimiko sut que cette mission allait la pousser dans ses derniers retranchements : une foule compacte se pressait sur la route de terre battue telle un serpent noir. La fête des cerisers à venir était l'un des rares jours férié de Rokugan, aussi les paysans, marchands et autres heimins profitaient de cette chance de visiter le fief de leur seigneur. La populace fit ralentir bien avant les portes de la cité le petit groupe de samuraïs. La shiotome hésita à laisser la Magistrat passer à l'avant comme l'étiquette le demandait, mais bien vite elle se dit que sa monture imposante serait plus utile à Shiohin à l'avant à briser les groupes de gens.
Soupirant de lassitude, elle flatta l'encolure de Sakura Uma pour l'encourager, puis donna du talon pour la faire avancer. Au départ, les gens avaient réticence à leur laisser de l'espace car tout était bondé, aussi bien sur le devant que sur les côtés, mais après que Kimiko ait fait hennir et piaffer sa monture, les heimins affolés se mirent bien vite hors du chemin du monstre équin, d'autant plus que sa cavalière ne montrait aucun signe de pitié à l'égard des bousculés...
La progression lente et fastidieuse fit redouter le pire à la Bushi une fois à l'intérieur des murailles. Malgré tout, ils furent au pied du mur d'enceinte assez rapidement (du goût de ses compagnons du moins, mais Kimiko avait une autre notion de la vitesse à cheval), et elle s'écarta pour que le poney de Shiohin puisse la rejoindre et que la prêtresse se présente aux gardes. L'un d'eux alla chercher leur sergent, et celui-ci, après une brève discussion, dépêcha trois gardes afin de les escorter au château et pour disperser la foule sur leur passage. A contrecoeur, Kimiko dut mener sa fidèle compagne par la bride car il était quasiment impossible aux chevaux d'évoluer en ville.
Sosuke, Hanae et Shiohin tournaient la tête de tous côtés pour admirer les préparatifs battant leur plein, les lampions accrochés aux poternes qui seraient illuminés la nuit, les banderolles de soie bleue nuit et bordeaux qui étaient tendues au-dessus des rues, s'agitant au vent parmi les pétales arrachés des cerisiers qui fleurissaient dans les jardins. Des serviteurs courraient en tout sens pour organiser et transmettre les ordres de leurs supérieurs afin que tout fut prêt pour le surlendemain. De leur côté, Dasan et Kimiko se concentraient plutôt sur la menace potentielle que représentait cette foule mouvante, compacte et anonyme.
Une fois arrivés au château, les soldats les laissèrent en compagnie de leurs collègues en charge de la protection du Kyudai, et bientôt un magistrat du Crabe vint les accueillir. La jeune Grue sollicita une entrevue auprès du Daimyo, et le magistrat, surpris de cette requête inhabituelle pour un dignitaire désirant seulement se présenter à la cour, demanda ses raisons à la Magistrat d'Émeraude.
Celle-ci lui expliqua alors les raisons de sa venue, en accord avec la couverture qu'ils avaient mis au point, et le magistrat accueillit sa mission par un air dubitatif, et se permit même de l'exprimer par un :

« Un Maho Tsukaï ? A Kyudai Kuni ? Impossible... »

Shiohin planta ses yeux vairons dans ceux de son interlocuteur et soupira de mécontentement. Déstabilisé, le magistrat se retira en se courbant éxagérément en disant qu'il allait en référer à ses supérieurs. Peu de temps après, il revint en compagnie d'un homme richement habillé d'un kimono aux couleurs du Clan du Crabe. Le magistrat qui venait d'arriver avait une aura d'autorité, renforcée par l'attitude mielleuse du magistrat qui, quelques instants plus tôt, avait douté les paroles de la Grue.

« Konichiwa Asahina San, je suis le Premier Magistrat de Kyudai Kuni. Mon assistant vient de m'apporter que vous êtes ici en mission, et d'après ce qu'il me dit, une mission qui m'a l'air hautement improbable...
- Konichiwa Kuni Sama,
lui répondit Shiohin, peu impressionnée que le courtisan ait deviné au premier coup d'oeil sa famille, effectivement nous sommes ici afin d'enquêter sur les agissements d'un Maho Tsukaï au sein de votre fief.
- Je ne comprends pas pourquoi votre magistrature vous envoie, alors qu'il entre dans le nid même où les Chasseurs de Sorcières sont formés...
- Je suppose que mes supérieurs m'ont envoyé car j'étais en patrouille sur vos terres, et que cela vous laisse vous occuper de la fête à venir sans devoir diviser vos forces entre la traque et la préparation.
- Soit, je vais prévenir notre Daimyo, veuillez patienter.
- Aligato, Kuni Sama »
répondit Shiohin en s'inclinant, imitée par son escorte.

Au bout d'un long moment, le Premier Magistrat revint les chercher et les conduisit au travers de longs couloirs richement décorés jusqu'à la salle d'audience du Daimyo de la famille Kuni, entouré de ses karos et gardes personnels. Le groupe de la Magistrat salua ventre à terre, et Shiohin expliqua la raison de sa venue après que le seigneur des lieux le lui ait demandé. Une fois encore, elle se heurta au scepticisme des Crabes, et le visage toujours contre terre, Kimiko se demanda comment son employeuse pouvait déployer autant de patience pour supporter trois fois la même réaction sans broncher.
Après une longue discussion, il fut entendu que Shiohin et son équipe auraient l'accord de mener leur enquête et qu'il leur était mis à disposition un magistrat afin de les aider dans leurs démarches administratives et pour répondre à toute question qu'ils pourraient avoir. La Grue remercia son hôte, puis sortit de la pièce après avoir été congédiée. Une fois à l'extérieur, le magistrat en question les attendait déjà. Il salua bas la prêtresse, et mena le groupe à ses appartements, dans lesquels ils purent prendre un bain et évacuer les tensions du voyage.
Ils rencontrèrent la Magistrat d'Émeraude peu après, vêtus de leur kimono et sans arme comme le veut la coutume de l'hospitalité. L'Asahina décida dans un premier temps de leur accorder un quartier libre, pour réfléchir calmement à la façon de procéder pour retrouver cette aiguille dans une meule de foin. Personne ne se fit prier et chacun profita de sa soirée pour se reposer dans un vrai futon. Avant de rejoindre sa chambre, Dasan se fit interpeller par le Premier Magistrat qui lui avoua sur le ton de la confidence qu'un campement ronin s'était dressé à quelque distance de la ville. Selon l'homme, si Maho Tsukaï il y avait, il irait sûrement se cacher là-bas ou y recruter des mercenaires pour son plan, quelqu'il soit. Le Bushi remercia le courtisan de sa voix rauque et prit congé dans ses appartements.
Le lendemain, tout le monde se retrouva au petit-déjeûner, et Shiohin fit part de ses projets de la journée. Celle-ci avait longuement réfléchi pendant la soirée, et elle assigna Sosuke et Hanae à la recherche des nemuranaïs susceptibles d'intéresser leur voleur. Dasan, qui avait communiqué ce que le magistrat lui avait dit la veille, se vit confier la fouille du campement Ronin, et fut conseillé par Sosuke d'emmener un garde avec lui. La Shugenja elle-même se ferait escorter de Kimiko afin de trouver quels pourraient être les moyens d'évasion potentiels. Chacun prit acte de ses ordres et finit son repas avant de s'ateler à ses tâches.
Kimiko alla enfiler son armure et ceignit ses armes avant de rejoindre sa compagne de route. Elle avait remarqué que la Grue l'appelait « Utaku Chan », même devant les autres membres du groupe et cette confiance la touchait. Cepenndant, une ombre obscurissait sa joie et elle se dit qu'il serait bientôt temps de ruiner cette confiance chèrement acquise par l'honnêteté qu'elle devait à la Shugenja. Toutes deux sortirent de l'enceinte du château, et passèrent leur matinée à parcourir les rues de la ville. Kimiko repéra plusieurs bâtiments très près de la muraille d'enceinte, et le fit remarquer à Shiohin, ajoutant que ces maisons pouvaient abriter des souterrains de contrebande. Ils s'attelèrent à les répertorier, mais leur progression dans la ville, malgré la stature de la monture de la shiotome, était considérablement ralentie par la foule. Ils retournèrent au Kyudai, projetant de terminer le tour l'après-midi.
De leur côté, Sosuke et Hanae eurent le travail fastidieux d'avoir les accès aux registres des Nemuranaïs et de justifier qu'on le leur laisse, et d'autre part de compulser des montagnes de parchemins inventoriant les objets les plus précieux du Clan du Crabe. Si l'inquisitrice appréciait d'apprendre un maximum sur ces objets magiques, Sosuke se trouvait bien trop loin de la cour à son goût et se désintéressa bien vite de ses lectures. Il demanda à l'Inquisitrice s'il pouvait prendre congé et aller exercer ses talents à la cour Kuni où ses talents seraient bien mieux mis en valeur. La Phoenix n'y vit pas d'inconvénient, bien au contraire : Le Scorpion n'y entendait rien à la magie. Elle put déterminer une dizaine d'artefacts susceptibles d'intéresser leur voleur, tandis que le Bayushi commençait à se faire connaître à la cour. Harassés, ils retournèrent prendre leur repas en compagnie des autres.
Enfin, Dasan réquisitionna un garde du château et prit la direction de la porte principale afin de rejoindre le campement que le magistrat lui avait indiqué. Après une bonne heure de chevauchée au trot, ils arrivèrent en vue de l'amoncellement de tentes tendues aléatoirement dans un champ en friche. Dasan et son garde arrivèrent devant ce qui apparaissait être l'entrée du campement, fichée de deux torches de part et d'autre d'un chemin battu par les mouvements d'hommes y résidant. Le Crabe mit pied à terre et se dirigea vers l'un des deux gardes qui campaient l'accès. Ils étaient habillés d'une armure de facture quelconque et rapiécée, et la garde de leur katana faisait pitié à voir, arme déchue reflétant leur porteur... Le Bushi les dévisagea de pied en cap d'un regard dédaigneux et leur demanda de but en blanc :

« Je suis Hida Dasan, Bushi du Clan du Crabe, et je vous demande dans quel but vous vous trouvez ici, et qui est votre employeur ? »

Les deux gardes se regardèrent avec un sourire mauvais sur le visage, puis reportèrent leur attention sur l'enquêteur. L'un d'entre eux prit la parole :

« Vous vous trompez sur notre compte Hida Sama, nous sommes de simples ronins sans maîtres qui sommes rassemblés entre pairs pour profiter du feu d'artifice de Kyudai Kuni et fêter la fête des cerisiers à notre manière... Nous n'avons ni mission, ni maître je peux vous l'assurer »

Contrarié, Dasan fit mine d'entrer dans le campement, mais il fut arrêté par les gardes qui portèrent leur main à leur katana. Le deuxième garde le mit en garde :

« Je peux vous assurer Hida Sama, que quoi que vous cherchiez vous ne le trouverez pas ici... » L'éclat dans ses yeux fit comprendre à Dasan qu'il n'était plus le bienvenu en ces lieux, aussi il remercia les gardes après avoir évalué la situation, qui s'avéra défavorable, et s'en fut à Kyudai Kuni.

A son retour, avant d'aller faire son rapport à Shiohin, il demanda par l'intermédiaire du magistrat à leur disposition une entrevue avec le Premier Magistrat. Eu égard à son appartenance au Clan du Crabe et à la suite d'une Magistrat d'Émeraude, Dasan fut reçu rapidement.
Il est de notoriété publique à Rokugan que les Crabes ne brillent pas par leur courtoisie, même entre eux, mais Dasan fit preuve d'un manque à l'étiquette conséquent en accusant le Premier Magistrat de laisser un camp de ronins hors de contrôle sur ses terres. Ce dernier, sûrement débordé par les préparatifs de la fête, décida de ne pas relever l'insulte et remercia le Bushi pour son rapport. Ce dernier prit congé sans la moindre idée du sort auquel il avait échappé.
Enfin réunis, chacun fit son rapport à la Magistrate, qui eut un soupir désabusé en entendant celui de Dasan. Elle regarda Kimiko qui lui retourna un léger haussement d'épaule de l'air de « je vous l'aurais bien dit », puis Sosuke annonça à la prêtresse qu'ils n'avaient, selon lui, rien trouvé de probant. L'Inquisitrice se tendit comme un ressort quand elle entendit ce rapport injustifié, mais la Grue décida qu'ils devraient continuer à rechercher le plus d'informations possibles sur les nemuranaïs susceptibles d'intéresser le voleur, au grand désespoir de Sosuke qui pensait passer à autre chose et retourner à la cour et d'Hanae qui avait des choses à dire, malgré ce qu'en disait le courtisan qui n'était même pas là ! Enfin, la Shugenja fit part de ses déductions de la matinée et annonça qu'elle repartirait accompagnée de ses deux yojimbos pour finir d'inspecter la cité.
L'après-midi se révéla fastidieux pour les deux groupes d'investigation, et le soir apporta la conclusion que huit bâtiments seraient des voies de contrebande possibles pour une évasion, ainsi que dix nemuranaïs de forte puissance et une influence grandissante du karo de Shiohin. Chacun retourna à sa chambre avec un goût d'inachevé dans la bouche, aussi, arrivé devant la porte de papier de riz de ses appartements, Sosuke fit demi-tour et alla prendre l'air des jardins zen du Kyudai. Quant à elle, Kimiko avait trop donné de courbettes en trop peu de temps, et alla chercher la compagnie de compagnons d'armes sur les murailles de la ville.
De son côté, le Bayushi arpentait les jardins intérieurs du château, admirant le travail des jardiniers Kuni. Il avisa un couple conversant non loin, et profita d'une répartie de l'homme pour s'intégrer à leur discussion. Celle-ci fut plaisante et polie, mais malgré toute sa finesse, le Scorpion ne put rien en tirer. Il prit congé avec tact et s'éloigna en se disant que ce voyage en compagnie de rustres comme la Licorne et le Crabe avaient émoussé sa répartie. Il continua cependant de se promener et plus tard dans la soirée, il repéra deux soeurs Kuni buvant le saké à l'ombre grandissante d'un cerisier. Il leur souhaita une bonne fête des cerisiers, et elles l'invitèrent à se joindre à elles. Profitant d'une nouvelle occasion de récolter quelques informations croustillantes, Sosuke sortit son verre à saké et se le fit remplir d'une bonne rasade qu'il but après avoir remercié ses hôtes. Il passa une bonne partie de la soirée en leur compagnie, et s'il but beaucoup, il apprit peu. Après la nuit tombée, il décida de rejoindre chancelant ses quartiers.
Kimiko passa la soirée en compagnie de soldats du Crabe, Bushis comme elle, racontant ses histoires de batailles et écoutant les leurs. Elle apprit qu'il faisaient peu de cas du campement ronin. De plus, elle apprit qu'il existait une unité de soldats d'élite qui gardait la salle des reliques. Cette unité est très sélective et elle est très prisée car le travail est à la fois prestigieux et paisible. Elle prit congé d'eux assez tard dans la nuit et rentra en espérant que le peu de sommeil qu'elle s'accorderait suffirait à dissiper les brumes de l'alcool.
L'inquisitrice, enfin, opta de faire appel à la bonté des kamis pour qu'ils daignent répondre à ses questions, et quitta sa chambre pour se rendre dans un premier temps à la rivière courant la ville. Elle interrogea les habitants de l'onde mais ceux-ci lui furent de peu d'utilité, mentionnant à peine le passage incessant de gens au-dessus d'eux qui écrasent sans vergogne leur collègues de la Terre qui habitent dans le pont. Puis, décidant de revenir au château, elle eut l'idée d'interroger les kamis du feu résidant dans l'âtre de la cuisine du fief, lieu de rumeurs s'il en était. Elle déclencha au passage une véritable panique en débarquant vêtue de son kimono pourpre et or dans les rangs des heimins chargés de préparer le repas. Certains s'enfuirent même quand elle commença à invoquer les esprits du feu et que les flammes semblèrent bondir à son commandement. De cette entrevue, elle ne retira que rumeurs sans importance concernant la fête des cerisiers à venir. Elle remercia les kamis puis se retira contrariée, ce qui eut pour effet de plaquer les gens de cuisine contre le mur. Une fois disparue, il fallut un certain temps avant que les bruits usuels reprennent...
Le lendemain, Kimiko prit le temps de faire ses katas et ses prières avant de retrouver tout le monde au petit-déjeûner, et ceux qui étaient sortis firent part de leurs maigres découvertes à la Magistrat. Celle-ci avait longuement réfléchi pendant la soirée, et il fut décidé pour la matinée que Shiohin, accompagnée de ses deux yojimbos irait fouiller une des maisons repérées la veille. Quant à l'Inquisitrice et le karo, ils eurent pour consigne de continuer à rechercher le plus d'informations possibles sur les dix nemuranaïs qu'ils ont trouvé, ce qui arracha un soupir de lassitude à Sosuke qui espérait peut-être contiuner à faire ses armes à la cour du Kyudai.
Il passa une matinée horrible à courir les couloirs du château à enchaîner les entretiens avec des responsables afin d'obtenir les sauf-conduits qui lui permettraient d'accéder aux bibliothèques les mieux protégées des Kuni, en compagnie de l'austère Shugenja, qui ne disait mot mais dont l'aura déverrouillait pas mal de portes. Kimiko avait pitié de lui, mais d'un autre côté, elle n'en menait pas large non plus car ils avaient décidé de se rendre à l'entrepôt le plus proche à cheval. Ce qu'elle avait d'abord pris pour une bonne idée, car cela avait l'avantage de faire sortir Sakura Uma de sa stalle, se révéla vite un cauchemar car il était malaisé de se déplacer à contresens de la foule qui affluait de plus en plus à l'approche de la fête. Cependant, il était plus facile de se frayer un chemin avec un destrier qu'à pieds et ils arrivèrent enfin devant leur destination. Shiohin mit pied à terre et frappa à la porte, sans réponse. Elle réitéra en s'annonçant, sans plus de succès.
Elle dépêcha Kimiko afin de s'enquérir du propriétaire, et elle s'éloigna avant de bien vite héler un binôme de gardes qui patrouillait dans une rue adjacente. Ceux-ci répondirent à ses questions de façon peu motivée, et Kimiko, prenant la mouche, fit volte-face sans les remercier, déséquilibrant au passage l'un des deux gardes d'un coup de la croupe puissante de son cheval. Elle ne se retourna pas quand le malheureux à terre cria de surprise, et retourna auprès de la Magistrate pour lui faire part de l'information qu'elle désirait. Shiohin pria ensuite Dasan d'ouvrir la porte barrant l'accès au hagard, et celui-ci s'exécuta en martelant la paroi de bois avec son tetsubo. Plusieurs coups sourds plus tard, Kimiko avait posé ses coudes sur l'encolure de Sakura Uma et se tenait le menton dans les mains d'un air ennuyé car la porte ne bronchait pas.

« Hida San, me permettrez-vous d'essayer ? » demanda-t'elle en se redressant sur sa selle de cuir.

Le Crabe jaugea du regard la menue femme et haussa les épaules avant de lui faire place. Kimiko fit faire volte-face à son cheval et d'un coup de talon lui donna l'ordre de ruer des pattes arrière. Le choc ébranla la porte et un deuxième coup de sabots finit de faire craquer le battant, éjectant les deux montants de la porte dans un jaillisement de poussière. La monture claqua des sabots en ébouriffant sa crinière, et la shiotome lui flatta l'encolure tout en lui murmurant à l'oreille pour la remercier. Elle mit ensuite pied à terre, et, accompagnée de Dasan, elle entra pour sécuriser la pièce avant que Shiohin y pénètre.
Leur investigation révéla des caisses fermées que Shiohin laissa intactes, ayant déjà pénétré par effraction dans l'édifice. Ils remarquèrent une dalle qui sonnait creux, mais celle-ci était trop bien scellée pour être une trappe dissimulée. N'ayant plus rien d'autre à faire, la Magistrate réquisitionna deux soldats afin de monter la garde devant les portes défoncées et était sur le point de se diriger vers l'entrepôt suivant quand un groupe de personnes les rejoignit, visiblement des mercenaires encadrant un homme de haute stature et vêtu richement. Celui-ci prit la parole et se présenta comme le propriétaire de l'entrepôt. La Shugenja s'approcha et l'homme vint à sa rencontre. Il s'inclina en signe de respect. Son nom fit écho à celui du propriétaire du bâtiment que le garde avait lui avait dit et que Kimiko avait déjà oublié. Il déclara avoir eu vent de la vandalisation de son bien, et entendait comprendre ce que la Magistrature d'Émeraude pouvait avoir à faire dans ses propriétés sans avoir la courtoisie de le prévenir à l'avance. Il ajouta qu'il était tout à fait disposé à aider les forces impériales et qu'il n'était nul besoin de recourir à la violence pour visiter ses entrepôts.
Shiohin régla l'affaire avec courtoisie, tact et fermeté à la fois, et Kimiko, la main sur les brides, avait sa main libre non loin de la poignée de son katana. Dasan était également en état d'alerte. Ce fut cependant inutile car le marchand accepta de bon gré les excuses ampoulées de la Magistrat, et il fit signe à ses hommes de commencer à réparer les dégâts, libérant de fait les deux pauvres gardes qui n'avaient rien demandé et qui s'enfuirent avant de se faire réquisitionner à nouveau. La Grue inspecta avec lui le lieu pour lui poser des questions sur cette dalle creuse. Le marchand lui répondit qu'il avait acheté le bâtiment dans l'état, mais que ce devait certainement être un souterrain d'évacutaion des eaux.
Après s'être tous incliné bien bas pour remercier et prendre congé les uns des autres, le commerçant alla superviser la remise à neuf de sa porte tandis que les trois samuraïs s'éloignaient en direction du deuxième entrepôt le plus proche. Arrivés sur place, une brève enquête de voisinage révéla que ce bâtiment appartenait également à l'interlocuteur qu'ils venaient de quitter. Shiohin chargea Kimiko d'aller le quérir afin qu'il vienne lui-même ouvrir la porte de l'établissement. La Vierge de Bataille eut les épaules qui s'affaissèrent de lassitude tandis qu'elle laissait échapper un long soupir blasé, puis tendit les rênes de Sakura Uma au deuxième yojimbo, et fit demi-tour, se frayant brusquement un chemin dans la foule compacte. Elle rejoignit le marchand, et se rappela à temps que la Shugenja lui avait ciré les sandales avec des « marchand-sama » et elle crut bon de faire de même, sachant quel service ils attendaient de lui...
Elle fut quitte pour un aller-retour parfaitement inutile car la maison était totalement vide et que rien ne sonnait creux. Ils remercièrent l'homme pour sa coopération et prirent congé pour rentrer au château prendre une collation. Ils y retrouvèrent le Scorpion et la Phoenix qui rendirent compte de leur maigre avancement. Shiohin ne leur en tint pas rigueur compte tenu des difficultés d'accès aux informations qu'elle leur demandait.
L'après-midi fut un soulagement pour Sosuke qui avait obtenu l'autorisation de la Shugenja de retourner à la cour, argumentant que ses efforts étaient sur le point de porter leurs fruits. Hanae, quant à elle, jouissait de l'odeur de vélin et de poussière émanant de la bibliothèque, et s'était rapprochée d'une fenêtre pour profiter de la lumière et de la brise embaumant le cerisier en fleur. Elle détaillait avec délectation l'histoire et les propriétés des nemuranaïs entreposés dans la salle des reliques, les plus puissants du Crabe. Pour une Phoenix, avoir l'occasion de pénétrer les secrets les plus intimes de ce Clan et de connaître dans les moindre détails leurs artefacts était inespéré, et elle était aussi excité que Sosuke aurait été las. L'Inquisitrice n'avait pas l'air disposée à quitter les lieux de sitôt ce qui laisserait du temps à Sosuke pour tirer quelques ficelles supplémentaires. Le karo avait depuis son arrivée lié connaissance avec un jeune courtisan Yasuki, et le Scorpion avait flairé la bonne affaire. De verre de saké en confidence, il avait mené le jeune homme à des révélations de moins en moins inintéressantes, et Sosuke tirait maintenant ses dernières ficelles pour obtenir les renseignements qui manquaient tant à la Magistrat. Le Crabe, bien moins entraîné aux jeux de cour n'avait rien vu venir et était sur le point de parler quand un discret toussottement se fit entendre derrière le Bayushi. Il se retourna violemment, son sourire de victoire s'étant mué en rictus de colère de s'être fait interrompre, et il avisa le magistrat que le Daimyo leur avait « prêté ». Celui-ci s'inclina bien bas :

« Bayushi Sama, quelqu'un désire vous voir... Un samuraï je présume, car il porte un katana, mais ses vêtements sont ceux d'un heimin.
- Un ronin ? Demanda Sosuke en reprenant son masque impassible de courtisan.
- Non, Bayushi Sama, il m'a dit appartenir à votre Clan... »


Sa curiosité piquée au vif, il se retourna vers son homologue Yasuki pour terminer son affaire avant de prendre congé et vit que celui-ci s'était déjà mêlé à un autre groupe. Il suivit le magistrat le long des couloirs de la citadelle tout en lui dardant un regard assassin qui n'était guère éloigné de ses pensées réelles. Arrivée aux portes du Kyudai, le magistrat prit congé, le laissant seul avec un individu pour le moins étrange. Il portait un masque recouvrant la presque totalité de son visage, ne laissant visible que deux yeux brillants d'intelligence. De taille moyenne, il avait un physique très banal, trop banal même, se dit Sosuke. Ses habits de paysan tranchaient violemment avec la garde ouvragée du katana passé à son obi de lin. Il s'inclina très bas quand Sosuke s'approcha de lui. Le karo avait retrouvé le sourire...

« Bayushi Sama... » commença l'homme
- Shosuro San, salua à son tour le karo
- Je suis Shosuro Nahoko, et je suis envoyé pour vous assister comme notre ami commun vous l'a dit
- Ah je vois, vous êtes ce renfort dont il nous a parlé... Je suis heureux que vous nous ayez trouvé à temps.
- Il faut néanmoins faire vite Bayushi Sama, le temps nous est compté. J'ai des informations qui pourront nous être utiles, et que vous devriez communiquer sans tarder à Asahina Sama.
- Elle est en ville pour le moment, mais vous pourrez le lui dire vous-même dès qu'elle sera de retour. En attendant, venez visiter les jardins zen, vous verrez, ils sont très beaux à cette période... »


Sosuke mit délicatement sa main sur l'épaule de Nahoko et le poussa légèrement vers l'intérieur du Kyudai. Il préférait passer le reste de la journée avec un Shosuro, malgré leur réputation de famille d'exécutants, soigneusement entretenue il fallait bien l'avouer, plutôt que retourner une minute de plus avec l'Inquisitrice. De plus, il s'était fait ruiner son contact à cause de cet imbécile de magistrat, autant rester avec quelqu'un de son Clan...
La Grue, de son côté, rappela ses yojimbos pour l'après-midi, et leur annonça qu'elle avait l'intention d'aller espionner le premier entrepôt qu'ils avaient visité, car elle avait l'intuition que cette dalle avait son importance. Ils y allèrent à pieds, car il était maintenant impossible de sortir un cheval tellement la population était dense, et ce fut Dasan qui servit de brise-glace pour les deux femmes qui auraient autrement été emportées par la foule compacte. Après de très longues minutes, ils arrivèrent devant le bâtiment dont la porte avait été diligemment réparée, et Shiohin fit montre de sa conception particulière de l'espionnage : vêtue de son kimono bleu jetant des reflets électriques à la lumière, elle se mit à vingt pas de la porte, fièrement dressée, bras croisés sur la poitirine et ne bougea plus. Dasan se dressait à sa gauche, Kimiko à sa droite. Eux portaient par contre leur armure...
Cette étrange compagnie de samuraïs impressionna les badaux qui s'écartèrent de la Magistrat d'Émeraude, créant une espèce d'îlot au milieu de la rue et renforçant le côté voyant de la chose. Kimiko se risqua à un conseil stratégique concernant la furtivité, mais Shiohin rétorqua que telle était son intention. La Vierge de Bataille haussa les épaules et fit un pas en arrière pour reprendre sa place. Au bout de plusieurs heures, Dasan était appuyé sur son tetsubo, et Kimiko adossée à un mur, les bras nonchalamment croisés sur sa poitrine, mais cependant en alerte. Seule la prêtresse n'avait pas bougé.
Pendant ce temps, dans la citadelle, Sosuke commençait à trouver le temps long et sa supérieure n'était toujours pas rentrée. Il dépêcha un garde qui avait le malheur de passer par là et l'envoya quérir Shiohin. Il la retrouva facilement grâce au trou dans la foule qu'ils formaient et lui remit le message du Scorpion. A contrecoeur, la Grue quitta sa surveillance infructueuse au grand bonheur de ses yojimbos et regagna le palais Kuni. Elle y rencontra les deux Scorpions, et Kimiko reconnut malgré son masque un des hommes accompagnant le marchand. Elle en fit part à Shiohin qui demanda des explications au Shosuro, admiratif que la shiotome l'ait reconnu. Il ne se fit pas prier et avoua à la Magistrat qu'il était le contact de Ko, infiltré depuis des mois dans la bande du marchand. Il avait grimpé les échelons de l'organisation de contrebandiers que celui-ci dirigeait, et avait eu vent d'une opération d'envergure pour le soir de la fête des cerisiers. Les contrebandiers devaient se disperser dans la ville et initier des mouvements de panique afin de distraire les gardes et permettre à un « colis » de quitter la ville. Il n'avait cependant pas pu en découvrir la nature.
Shiohin et Sosuke s'échangèrent un regard entendu, car ils avaient une très bonne idée de ce qui devrait quitter la ville. La cérémonie approchant, Shiohin assigna Dasan à la protection de la salle des reliques, aussi près qu'il put sans enfreindre les lois de l'hospitalité. Kimiko, comme à son habitude, accompagna la Shugenja, tandis que Sosuke allait chercher Hanae afin de sécuriser l'entrée du Kyudai accompagné de Shosuro.
La cérémonie débuta bientôt, et le Daimyo apparut sur le balcon de ses appartements. La foule l'acclama et il agita les bras longuement avant qu'un calme relatif ne revint. Il prononça un discours d'une voix forte et claire, amplifiée par les Shugenjas qui priaient les kamis de relayer ses paroles à quiconque l'écoutait. L'ovation qui marqua la fin de son oraison surpassa de loin celle de son apparition, et l'écho retentit dans la campagne avoisinante, car il conclua ses paroles en déclarant la fête des cerisiers ouverte. Il se mêla soudain aux clameurs des détonations car les premiers feux d'artifices éclatèrent dans le ciel, inondant la foule de leurs couleurs chatoyantes, et réhaussant les soies des kimonos des spectateurs. Le spectacle dura longtemps, et les deux femmes, adossées à une balustrade en vue des appartements du Daimyo, profitaient du spectacle. Kimiko était comme une enfant, tout à sa joie, la période des cerisiers en fleurs rappelant celle bénie de son mariage. Shiohin observait la scène d'un oeil plus critique, aussi quand tout le monde vit un immense dragon de feu s'envoler vers le ciel, elle fut l'une des seules à comprendre que quelque chose clochait. Elle arracha Kimiko à sa contemplation, et la prit brusquement par l'épaule pour l'emmener avec elle. La Vierge de Bataille, surprise, reprit de justesse son équilibre et suivit à grands pas sa supérieure dans les couloirs. Elle entendit un grand bruit et put voir à la faveur d'une fenêtre le dragon s'écraser sur les appartements du Daimyo dans une gerbe de flammes. Immédiatement après, un cri horrifié monta à l'unisson des gorges de la foule réunie sous le balcon, suivit de cris de panique alors que quelques morceaux de pierre se détachaient de la rambarde.
Les samuraïs accélérèrent encore la cadence, et elles virent devant elles trois membres de la famille Kuni allant dans la même direction qu'elles. Shiohin remarqua que celui du milieu arborait des insignes de général. Il pouvait aussi bien s'agir d'un complice de l'ennemi, et la Magistrat joua la prudence en priant un kami de l'air de l'endormir. L'homme s'effondra comme une masse, et ses deux asssistants se retournèrent comme un seul homme. L'un d'eux incanta une prière aux kamis, tandis que l'autre se penchait sur son supérieur pour l'examiner.
Sa prière terminée, une sphère de feu se forma spontanément dans le couloir en fusant vers la Grue. Instinctivement, Kimiko fit bouclier de son corps et absorba la totalité de l'impact, bras en croix devant son visage. La seconde suivante, elle gisait fumante au sol, son armure encore parcourue de flammèches. Elle gémissait faiblement, agitée de spasmes. Shiohin fit immédiatement appel aux kamis afin de la soigner, et elle se remit debout facilement, son restant d'armure seul témoin de son acte de bravoure.

« Aligato Asahina Sama ! » remercia sincèrement la Vierge de Bataille

Shiohin accepta d'un signe de tête les remerciement de sa compagne, puis se retourna vers ses homologues en pointant le général du doigt et en leur demandant :

« Êtes-vous absolument sûrs de cet homme ? »

Les deux hommes absolument abasourdis par cette question lui présentèrent le général en charge des Shugenjas de la famille Kuni. Ce dernier retournait déjà auprès du Daimyo pour s'assurer de son état. Shiohin emboîta le pas à ses assistants, suivie de Kimiko et de Dasan qui les avait rejoint dans l'intervalle. Il fut renvoyé illico pour chercher le reste du groupe. Tout le monde se retrouva bientôt dans la salle de réception du Daimyo, assis sur son trône et en parfaite santé. Des heimins s'affairaient déjà en arrière-plan à évacuer les débris et meubles calcinés de ses appartements.
Avant que l'audience ne commence, Kimiko héla discrètement un garde pour se faire amener au mieux une nouvelle armure, au pire de quoi se couvrir décemment. Elle se cachait pudiquement avec les restes de son armure, et avait plus tendance à cacher son côté gauche, au niveau de l'épaule.
Hanae, Nahoko, Dasan et Sosuke arrivèrent très vite et se placèrent derrière la Grue. Un garde apporta un kimono que Kimiko ceignit rapidement, et Sosuke eut le temps d'apercevoir fugacement une plaque noire et dérangeante sur l'épaule gauche de la shiotome. Il eut l'ombre d'un sourire satisfait puis reprit son attention sur le Daimyo qui demandait des comptes à Shiohin.
Celle-ci n'eut d'autre choix que de révéler le véritable objet de sa mission, et le Daimyo écouta attentivement ce qu'elle avait à dire. Il conclua l'audience en affectant son général pour assister la Magistrat, et lui conseilla de retrouver le voleur au plus vite. En sortant de la salle, un soldat attendait pour remettre à Kimiko une armure légère aux couleurs du Clan du Crabe. Celle-ci remercia le Bushi et prit les pièces d'armure, mais elle eut une petite moue dubitative. Le ton pressant de Shiohin l'incita à mettre son honneur clanique de côté et à aller se changer au plus vite.
Avant de s'y rendre, elle interpella Shiohin et lui demanda audience en privé. Les deux femmes échangèrent quelques mots, et la Shugenja eut un mouvement de recul subit qui eut pour effet de charger le joli visage de la Licorne de tristesse. Elle baissa les yeux, mais la Magistrat se rapprocha et lui parla rapidement en posant sa main sur l'épaule de sa yojimbo. Le sourire revenu sur ses lèvres, Kimiko s'inclina très bas et partit en courant se rééquiper.
Sosuke demanda la permission d'aller investiguer auprès des Shugenjas en charge du feu d'artifice. Arrivé sur place, il constata la confusion qui régnait dans les rangs des prêtres. Personne ne savait qui avait incanté le dragon, et chacun suspectait son voisin. Pris par la fatigue, Sosuke soupira et fit un trait d'humour qui allait coûter cher au Clan du Crabe : il ordonna d'un geste nonchalant de tous les exécuter. Il prit conscience de son erreur quand la première flèche transperça le crâne du Shugenja le plus proche de lui. Ce fut bientôt une pluie de flèche qui s'abattit sur les prêtres, les noyant dans une mare de sang. Sosuke, attéré, regarda les gardes autour de lui et remarqua seulement la tension extrême qui les habitait. Bien trop tard pour faire machine arrière, il quitta la scène d'horreur d'un pas lourd.
Kimiko retrouva le groupe au pied de la muraille, et Shiohin lui demanda si elle avait quelque moyen de pister le voleur, mais les traces de pas étaient par trop nombreuses. Partout en ville, des débuts d'émeute éclataient, conformément aux dires de Nahoko. Dans l'impasse, le groupe se retrouvait démuni. Shiohin interrogea les kamis sans succès, aucun n'avait vu le voleur passer. Mais la Magistrat eut bientôt une idée lumineuse : si un homme était banal aux yeux des kamis, un nemuranaï puissant était sans doute bien plus digne d'interêt !
Les kamis avaient effectivement vu le nemuranaï et lui indiquèrent obligeamment la direction dans laquelle il était parti. De proche en proche, ils se retrouvèrent devant l'entrepôt que surveillait la Grue plus tôt dans la journée. Elle adressa furtivement un regard de reproche à son karo qui l'avait dérangé alors qu'elle se retrouvait au bon endroit, puis ils enfoncèrent à nouveau les portes, sans égard cette fois pour une quelconque légalité. Une fois à l'intérieur, Nahoko révéla le mécanisme qui permettait de faire coulisser la dalle : une pile de caisse qui fait contrepoids. La dalle libérée découvrit un escalier qui s'enfonçait dans les ténèbres, libérant une odeur humide. Ils débouchèrent après avoir suivi un couloir sur quelques mètres sur un ponton qui affleurait une rivière souterraine d'un noir d'encre, animée d'un paisible courant qui faisait scintiller comme des éclats de cristal le reflet de la torche accrochée par un clou au mur de pierre. Aucune barque n'était amarrée aux pieux de bois qui dépassaient du plancher. Sosuke ordonna à Dasan d'aller décharger une grande caisse dans l'entrepôt et de la ramener. Il projetait de s'en servir comme barge improvisée.
Pendant que le Crabe s'affairait au-dessus d'eux, Hanae pria les kamis de la rivière de lui dévoiler le passé récent du lieu. Elle put observer trois silhouettes encapuchonnées monter avec leurs chevaux sur une longue embarcation à fond plat et disparaître dans l'obscurité. Elle raconta sa vision, et Nahoko confirma que l'évasion devait se faire par ici. Bien trop lasse, Shiohin n'eut pas la force de rétorquer que cette information aurait pu empêcher le vol...
Le Bushi revint à ce moment avec la caise entre ses bras puissants, et la mit à l'eau. Le cube de bois commençait déjà à s'éloigner et Dasan dut garder la main dessus pour le retenir. Kimiko fit remarquer que le courant était bien plus fort qu'il n'y paraissait mais malgré tout, Sosuke voulut poursuivre son idée et tester son moyen de navigation improvisée. La Vierge de Bataille avisa la ligne de flottaison très basse de la caise, et la trouva de mauvais augure pour le karo qui s'approchait du bord du ponton afin d'embarquer. Il se fit aider par Dasan pour se mettre à bord très doucement. Une fois son poids ajouté, l'eau n'était plus qu'à quelques dangereux centimètres du rebord, et le tanguage de l'installation du Scorpion dans la caisse faisait clapoter les vagues dont certaines passaient par-dessus bord et commençaient à mouiller l'ourlet de son kimono.
Lorsque le Crabe lâcha le courtisan, le mouvement fit passer un coin de la caisse sous le niveau de l'eau et celle-ci s'infiltra au fond de l'embarcation de fortune. Lâchant un cri de surprise, Sosuke se recula par réflexe, et la rivière inonda l'intérieur de la caisse qui commença à sombrer. Sosuke ne dut la vie qu'à l'intervention rapide de Dasan qui était resté non loin et qui le ramena sans ménagement sur la berge.
Kimiko contemplait le conseiller, à genoux et haletant, et dut faire un gros effort de concentration pour ne pas éclater de rire, car celui-ci demeurait d'un statut plus élevé que le sien, même mouillé... Du coin de l'oeil, elle vit la chevelure blanche de Shiohin voler et attraper la lueur jaunâtre de la torche tandis qu'elle se détournait sans un mot et remontait le couloir menant à la surface. La shiotome lui emboîta le pas, bientôt suivie du reste de l'équipe. La Magistrat avait le visage fermé, partagée entre la colère d'avoir perdu la piste du voleur, la honte de l'épisode de la barque devant le général Kuni et la lassitude de voir les évènements se dérouler tout en étant impuissante.

Ignite my anger with your delay
And punishment will come your way
Dernière édition: il y a 6 ans 2 semaines par Masamune.

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il y a 6 ans 2 semaines - il y a 6 ans 2 semaines #4026 par Masamune
Masamune a répondu au sujet : Re: La campagne des Nemuranais volés
Chapitre 3 : La poursuite

Fatiguée, mais pas vaincue, elle retourna d'un pas décidé au Kyudai. Le chemin fut rapidement parcouru car la foule avait été renvoyée dans ses foyers, et les rues étaient quasiment désertes, n'étaient les patrouilles de Bushis s'assurant que le couvre-feu était bien effectif. Ils avaient la mine sombre, car la fête des cerisiers était belle et bien gâchée, et s'ils avaient eu vent que leur Daimyo était sauf, il n'en avait pas moins subit une attaque impensable. A peine arrivée, elle demanda au général Shugenja s'il aurait l'aimabilité de lui faire amener ses cartes d'état-major de la région les plus précises.
Grâce à la capacité quasi-surnaturelle de se repérer de Kimiko, ils purent déterminer la direction de la rivière souterraine et une possible résurgence à l'air libre. La Licorne alla préparer rapidement les montures et rejoignit ses compagnons à l'entrée de la cité. Tous montèrent en selle et chevauchèrent vers la zone circonscrite. Après une fouille des environs, ils repérèrent une étable isolée, sans le moindre signe de vie. Ils la visitèrent et elle leur parut abandonnée mais néanmoins entretenue. Nahoko, de par son intelligence aiguisée, repéra bien vite que la charette innocemment entreposée à l'intérieur servait en réalité de contrepoids, à la manière de la caisse de l'entrepôt. La même rivière souterraine coulait sous la grange, mais le ponton était désert, n'était une barge à fond plat qui oscillait doucement sur les vaguelettes qui claquaient sur ses flancs.
Kimiko était quant à elle restée à la surface et inspectait les abords de la bâtisse. Elle mit à jour des traces de trois chevaux ferrés qui s'éloignaient de la ferme. Elle les suivit du haut de Sakura Uma et constata après quelques centaines de mètres que les traces se divisaient dans trois directions totalement différentes. Elle revint sur ses pas et arriva alors que Shiohin et son entourage ressortaient par la grande porte en bois. Elle fit immédiatement son rapport, et la Shugenja, suivie du général Kuni qui les suivait toujours et de son équipe se remit en selle pour suivre Kimiko jusqu'au point de séparation des trois voleurs. Le destrier de la Bushi était naturellement plus rapide que les poneys de ses compagnons, et elle arriva à l'endroit qu'elle avait inspecté plus tôt que les autres. Elle en profita pour lâcher les rênes de sa fidèle compagne et lui permettre de brouter quelques touffes d'herbe fraîche.
Une fois de plus, la Magistrat interrogea les kamis de l'air alentours qui lui indiquèrent la direction qu'avait pris le nemuranaï. La poursuite s'engagea, Kimiko distançant rapidement ses compagnons, profitant enfin de chevaucher telle qu'elle l'aimait, cheveux au vent et collée à l'encolure de son cheval. Elle sentait les muscles de l'animal rouler sous elle tandis qu'elle épousait les mouvements de la course équestre. Elle se retournait presque à contrecoeur pour s'assurer qu'elle gardait ses compagnons en vue. A intervalles réguliers, elle ralentissait l'allure au trot et se penchait tellement sur sa selle pour retrouver les traces du cavalier que Shiohin, pour autant qu'elle la voyait, avait l'impression de la voir sur le point d'être désarçonnée. Malgré la nuit et le temps passé, elle n'eut aucun mal à rester sur la piste du voleur.
Ils arrivèrent après un long moment en lisière de forêt et Kimiko attendit l'ensemble du groupe afin de ne pas les perdre dans les frondaisons. Elle mit pied à terre pour s'assurer de ne rater aucun signe du passage du cheval qui portait leur voleur, et nota avec satisfaction que la piste continuait clairement. Leur proie ne prenait pas la peine de cacher son itinéraire et cela jouait pour la Licorne. Elle remonta en selle et donna du talon pour faire repartir son destrier qui obéit en hennissant doucement. La Vierge de Bataille accéléra le plus qu'elle put compte tenu du terrain et de la nuit, afin d'allier rapidité et sécurité pour Sakura Uma. Si elle n'avait aucun problème, elle avait mésestimé les compétences d'équitation de certains de ses amis. Elle entendit un cri de surprise qui fut vite couvert par un hennissement de douleur, et elle se retourna brusquement, faisant confiance à son cheval pour continuer sa route, pour apercevoir une masse blanche et bleue à côté d'un poney couché sur le côté et qui peinait à se relever.
La shiotome fit demi-tour et rejoignit sa supérieure qui se relevait, aidée de Dasan qui n'avait pas l'air de fournir le moindre effort pour la remettre sur pieds. Kimiko descendit de cheval également et alla s'enquérir de l'état de la prêtresse. Celle-ci ne souffrait que de quelques bleus dûs à la chute, mais elle ne s'était pas blessée sur une racine ni écrasée sous le poids de sa monture. Rassurée, Kimiko reporta son attention sur celle-ci. L'animal piaffait et soufflait des naseaux en essayant de se mettre sur ses pattes, sans succès. Sakura Uma poussait doucement du museau sa croupe pour l'aider, mais la jeune femme l'éloigna doucement pour pouvoir se concentrer. Elle caressa le poney tout en lui parlant pour l'apaiser, et doucement, le convainquit de rester sur le flanc. Elle examina ses pattes en les pliant doucement, et l'une d'elle lui arracha un hennissement de douleur. La Vierge de Bataille se releva en esquissant une moue du coin de la bouche, puis s'éloigna de quelques pas dans les sous-bois. Elle en revint quelques instants plus tard avec une branche droite élaguée et un morceau de liane.

« Ce n'est pas très grave, mais il devra trotter pendant quelques jours et éviter les efforts inutiles... » commenta-t'elle en s'agenouillant et en improvisant une attelle sur la patte de l'animal.

Elle le prit ensuite par la bride et lui commanda par des mots très doux de se lever calmement. L'animal, les yeux exhorbités, fut d'abord réticent à s'exécuter, mais à force de patience, Kimiko le remit debout. Tandis qu'ils la regardaient, Sosuke commenta à l'attention de la shiotome :

« Je ne vous pensais pas aussi patiente Utaku San... »

La jeune femme leva un oeil torve vers le Scorpion et lui répondit :

« Ayami Senseï m'a toujours dit en plaisantant que j'étais bien plus patiente avec les chevaux qu'avec les ânes... »

Sous le coup de la saillie, le courtisan se redressa de surprise plus que d'indignation, et Shiohin étouffa un rire derrière sa main. La troupe reprit sa traque au rythme de cette dernière, qui, refroidie comme sa monture, n'en menait pas large sur son dos.
Il ne fut pas longtemps avant que la Magistrate hèle sa yojimbo et lui donne l'ordre de pourchasser le voleur aussi vite qu'elle pouvait, et qu'elle la rejoindrait dès que possible. Kimiko hocha la tête en ponctuant d'un « Hoy ! », et claqua de la langue en même temps qu'elle donnait du talon pour signifier à son destrier qu'il avait carte blanche. Celui-ci salua l'ordre en se cabrant et en hennissant, puis bondit au galop à peine ses sabots au sol.
La shiotome voyagea aussi longtemps que sa jument le put, ne ralentissant que pour vérifier que la piste restait chaude. A intervalles réguliers, elle croisait des chevaux attachés à un arbre, ou broutant dans l'enclôs d'une ferme abandonnée. Elle-même se reposait suffisamment pour garder ses sens aiguisés, mais cela ne suffisait pas à l'animal qui entretenait un train d'enfer pour tenter de rattraper le voleur. Au milieu du deuxième jour à ce rythme, Kimiko avait déjà senti le ralentissement de Sakura Uma qui continuait néanmoins à donner toute son énergie dans la chevauchée. Elle lui flattait régulièrement l'encolure et lui murmurait à l'oreille des encouragements. Elle avait remarqué l'écume qui sortait abodamment des commissures de ses lèvres et cela lui déchirait le coeur de la faire souffrir ainsi, mais elle ne pouvait se permettre le moindre retard. Parfaitement consciente du sort qui attendait sa fidèle amie si la traque se poursuivait ainsi, car le voleur bénéficiait de soutien et de chevaux frais, elle se força à réfléchir à une alternative qui la maintiendrait dans la course.
Elle avait estimé sa position à approximativement deux jours de sa proie, et alors qu'elle passait à proximité d'un relais où le voleur avait procédé à un échange de montures, elle eut l'idée de seller le cheval abandonné et de le chevaucher pour enlever le poids du cavalier à son destrier et ainsi lui permettre de se reposer, car même s'il devrait quand même galoper, il n'aurait pas à le faire aussi rapidement qu'avant car le cheval était plus lent que les célèbres montures Utaku, et surtout, il n'avait pas à supporter le poids de son cavalier et de son équipement.
Elle reprit la route toujours en s'assurant qu'elle restait sur la piste et entreprit d'alterner régulièrement entre Sakura Uma et les chevaux délaissés par le voleur. Parallèlement à cela, elle laissait derrière elle des signes flagrants de son passage afin que Dasan pusse mener le reste de ses compagnons jusqu'à elle. Elle estimait avoir pris au moins un jour et demi d'avance sur eux, et cela la chagrinait car cela la laissait seule face à leur ennemi.
La Vierge de Bataille avait en réalité pris plus d'avance que ce qu'elle pensait sur ses compagnons, car très loin d'elle, ces derniers avaient rencontré quelques imprévus. Alors qu'ils venaient de terminer leur troisième jour de chevauchée, et que les hommes avaient monté le camp, ils partagaient leurs rations de voyage autour d'un feu de camp quand ils furent surpris par un cri de guerre aigu résonnant tout autour d'eux. Immédiatement sur le pied d'alerte, Dasan attrapa son tetsubo et bondit sur ses pieds, cherchant du regard la direction de l'attaque. Il avait entendu ce cri de guerre des dizaines de fois et il ne fut pas surpris de voir entrer dans le cercle de lumière des gobelins dont les yeux reflétaient de façon malsaine la lueur orangée diffusée par le feu. Le Bushi en cueillit deux d'un coup circulaire de sa lourde massue ferrée et les deux crânes éclatèrent comme des fruits trop mûrs.
Il fit une rapide évaluation de la situation pour s'apercevoir que leur camp avait été envahi de tous côtés par une trentaine de gobelins, dont plusieurs étaient armés de torches. Craignant pour la sécurité de la Magistrat, il se rapprocha d'elle en une paire de manoeuvres de combat, chacune prélevant un tribut sanglant dans les rangs adverses. Arrivé à côté d'elle, il se mit en garde pour la défendre, mais étrangement il n'eut que peu de travail. Prenant quelques instants pour mieux analyser les mouvements des troupes, il s'aperçut que la cible principale, la seule même, des gobelins était l'Inquisitrice. Celle-ci était encerclée par les créatures, qui la frappait de leurs torches, la lardant de leurs lames rouillées avec des petits cris de satisfaction sadique.
La Shugenja n'entendait pas rejoindre ses ancêtres seule, et bientôt une explosion retentit, qui illumina brièvement la nuit, suivie du cri d'agonie de plusieurs gobelins gisant au sol qui finissaient de se calciner. Les vêtements de la Phénix avaient eux-même quelques flammèches qui dansaient et qui commençaient à prendre de l'ampleur sur le kimono de la jeune femme, aussi Shiohin pria les kamis d'aider sa consoeur en apaisant ses souffrances et en refermant ses blessures. Hanae tentait de son côté de faire à nouveau appel aux kamis du feu pour qu'ils déchaînent leur courroux, mais elle n'était pas combattante et elle esquivait difficilement les coups que les gobelins lui portaient avec acharnement et elle n'arrivait pas à se concentrer pour se faire entendre des kamis.
Profitant du malheur de l'Inquisitrice qui leur laissait du répit, les quatre hommes se concentrèrent sur l'élimination de la menace plutôt que sur la protection de la Magistrat qui était libre de ses mouvements et qui les consacrait à maintenir l'infortunée Isawa en vie. Si les deux Crabes firent le plus gros du travail, les deux Scorpions ne déméritèrent pas compte tenu de leur manque d'entraînement au combat de masse, et leurs efforts combinés mirent la bande en déroute. Pour autant, aucun cri de victoire ne retentit car au milieu des cadavres gobelins gisait inconsciente la jeune femme à peine enveloppée de son kimono noirci par les flammes. Shiohin pria une dernière fois les kamis de la soulager, et la respiration hachée de sa compagne de route s'apaisa quelque peu.
Dasan, inhabituellement doux mais toujours aussi silencieux, rassembla les morceaux d'étoffe pour la couvrir et protéger ses blessures, puis la porta à l'écart dans ses bras puissants. Le Kuni suggéra à la Grue de déplacer le camp, et de faire un bûcher afin de faire disparaître les corps et de s'assurer de leur mort, ce que la jeune femme accepta volontiers.
Ils passèrent une nuit morose, à faire des tours de garde l'oeil aux aguets. Les gémissements de douleur que la Phénix poussait dans son sommeil ajoutaient à la lourdeur de l'ambiance et la crispation ajoutait encore à l'austérité de son visage, réhaussé par les flammes qui en soulignaient les angles aigus. Aussi, c'est avec une mine morose que tous se réveillèrent le lendemain. A peine debout, Shiohin invoqua les kamis de l'eau et termina de remettre l'Inquisitrice sur pied, qui se confondit en remerciements avant d'aller fouiller ses affaires pour aller s'habiller plus dignement. Ils se remirent en route le plus rapidement possible, sachant que ce contretemps mettait encore plus de distance entre eux et leur éclaireuse.
La quatrième journée de chevauchée était déjà bien entamée quand ils croisèrent la route d'une troupe de samuraïs qui ralentirent à leur approche. Les inconnus mirent pied à terre et l'un d'eux s'inclina en s'adressant à Shiohin :

« Veuillez m'excuser, mais êtes-vous la Magistrat d'Émeraude Asahina Shiohin Sama ?
- Oui, c'est bien moi
, répondit l'interpellée en acquiscant d'un signe de tête.
- Konichiwa Asahina Sama, je suis le Magistrat de Jade Kuni Kanjiro, et voici mes compagnons Mirumoto Daisetsu et Hiruma Shoko ». L'homme et la femme qui accompagnaient le Magistrat et qui avaient également mis pied à terre s'inclinèrent pour saluer la troupe.

Shiohin avait également démonté, suivie de ses compagnons pour se mettre à la hauteur de leur interlocuteur. Ce dernier avait salué bien bas le général qui accompagnait Shiohin, et une lueur d'étonnement était passé dans ses yeux. L'officier lui rendit son salut en souriant, mais resta à l'écart de la conversation en spectateur. Le Kuni reprit :

« Nous avons été informés que vous voyagiez en compagnie de l'Inquisitrice Isawa Hanae, et il nous a été ordonné de nous présenter à vous pour qu'elle soit mise sous notre responsabilité. » Il tendit un parchemin scellé à Shiohin qui le décacheta après à voir reconnu le cachet de ses collègues du Jade. Elle parcouru la missive puis la roula et la passa à sa ceinture.

« Effectivement, Isawa San voyage avec moi, mais elle n'est nullement sous mes ordres et m'accompagne de son plein gré, aussi je ne suis pas en mesure d'interférer avec votre mission, ce dont je n'avais nullement l'intention. »

Elle se tourna vers l'Inquisitrice qui était pâle comme la mort.

« Isawa San, avez-vous quelque objection à formuler ?
- Aucune Asahina Sama
, répondit la Shugenja d'une vois éteinte
- Bien, l'affaire est entendue ainsi » conclua Shiohin en se retournant vers les trois samuraïs. « Si vous voulez bien nous excusez, nous sommes nous-même en mission, et celle-ci ne soufffre aucun délai »

Le Magistrat de Jade remercia la Grue pour sa coopération, et celle-ci salua Hanae avant de remonter sur son cheval. Elle attendit que tous fussent prêts et elle reprit sa route. Derrière elle, l'Inquisitrice se laissait porter par son cheval tête basse derrière le Magistrat de jade.
Pendant ce temps, Kimiko continuait sa chevauchée cheveux au vent, et restait sur les traces du voleur. Elle avait calculé qu'elle tenait sa distance, à peu près un jour de retard sur lui, et au moins deux jours d'avance sur ses compagnons. Cependant, elle ne voyait pas comment réduire davantage l'écart entre eux. Après avoir longuement hésité, elle se résolut à faire ce qu'elle détestait, à savoir pousser les chevaux dans leurs dernières limites. Elle continuait tout de même à économiser Sakura Uma, qui de toute façon avait une meilleure résistance que ses autres montures, mais il n'était pas rare que la jeune femme dût resseller sa jument car l'autre cheval s'était écroulé sous elle, mort de fatigue.
Elle reprenait alors sa course les larmes aux yeux, et se promit de demander pardon à ses ancêtres dès qu'elle aurait un peu de temps pour elle. Malgré tout, le sacrifice des chevaux s'avéra décisif car elle avait remarqué que les traces étaient plus fraîches. Un autre facteur incitait Kimiko à accélérer la cadence : elle montait vers le nord, et s'approchait bien trop près des limites des terres du Clan du Crabe. Si elle devait passer la frontière, ses lettres de recommandations signées par Shiohin ne la protègerait pas très longtemps. De plus, la poursuite la menait droit vers la Forêt de Shinomen, un lieu plein de mystère et de mythes qu'elle ne se sentait pas d'affronter sans la Magistrat et ses prières.
Le soir du sixième jour, elle remarqua des traces très récentes s'éloignant du chemin et entrant dans une petite forêt. La shiotome en déduisit que le voleur y projetait de s'y reposer pour la nuit. Elle fit entrer sa monture et avança avec prudence dans les frondaisons. Elle comptait repérer le feu de camp de sa cible et de l'y surprendre. Malheureusement, la nuit tombée et l'épaisseur des feuillages jouèrent en sa défaveur, et elle déboucha dans une clairière, éclairée par un feu de camp qui illuminait une silhouette noire dans le contrejour. Maudissant son étourderie, Kimiko donna du talon pour faire accélérer Sakura Uma, et le cheval obéit dans un hennissement qui alerta le voleur. La Vierge de Bataille se pencha sur le côté pour l'attraper mais ce dernier, vif comme l'éclair esquiva la manoeuvre. Il se retrouva derrière Kimiko, qui se redressa et jeta un coup d'oeil en arrière. Elle aperçut une silhouette féminine, et elle entendit une voix haut perchée qui incantait. L'instant d'après, la voleuse disparaissait à la vue de la jeune femme. Kimiko fit le tour de la clairère, tentant d'entendre par-dessus le bruissement des feuilles les bruits trahissant les mouvements de son adversaire, mais rien n'y faisait.
Soudain, le monde parut s'illuminer autour d'elle comme une barrière de flammes hurlantes se dressa devant elle. Sa jument se cabra de surprise et de terreur, mais la shiotome resserra les rênes et prit dans l'instant un contrôle ferme de l'animal. Elle le fit tourner sur lui-même dans une subtile manoeuvre équestre, et découvrit avec horreur qu'elle était enfermée dans un cercle de flammes. Kimiko serra les dents et proféra une injure gaijin à l'adresse de la voleuse que la décence ne m'autorise pas à consigner ici. Prise au piège, elle devait agir vite avant que les flammes ne deviennent infranchissables, et elle donna l'ordre à sa monture, sur un ton de commandement que ses amis n'avaient jamais entendu, de sauter au-travers du rideau rugissant. Le cheval obéit à sa maîtresse sans rechigner, elle le fit reculer pour prendre son élan et il s'envola, sa cavalière plaquée contre son encolure. Ils traversèrent suivis d'une trainée de flammes, tels une étoile filante éphémère, et Kimiko se redressa à temps pour prendre une boule de feu de plein fouet.
Paralysée de surprise et de douleur, elle vida les étriers et chuta lourdement au sol. Elle tenta de se relever, mais ses brûlures la mettaient au martyr et elle se tordait de douleur en gémissant. Sakura Uma s'était arrêtée non loin, et piaffait en frappant le sol du sabot, encore secouée par la peur des flammes. Dans une semie-inconscience, la Vierge de Bataille vit une silhouette se pencher sur elle, ses longs cheveux blancs tressés pendant devant un kimono bleu roi. Un rire moqueur et cristallin retentit non loin de son oreille, et elle sombra juste après avoir vu la Grue enfourcher son destrier, bercée dans l'oubli de l'inconscience par le martèlement des sabots de sa compagne kidnappée.
Elle se réveilla sans savoir combien de temps avait pu passer, et elle tenta de se relever. Ses membres calcinés lui faisaient horriblement mal, mais elle fit un effort de volonté, et tenta de s'éloigner du campement pour retrouver la trace de sa fidèle jument. Elle trébuchait à chaque pas, et la douleur lui faisait voir trouble, aussi abandonna-t'elle très vite et retourna lentement vers le site du campement de la Shugenja. Haletante, elle fouilla les maigres affaires laissées derrière elle par la voleuse sans trouver quoi que ce soit d'intéressant, sauf quelques rations de nourriture qui lui permirent d'attendre ses compagnons sans devoir supporter le supplice d'une chasse à mains nues et blessée. Elle s'appuya contre un tronc en soupirant, et ferma les yeux pour économiser ses forces. Elle s'endormit sans en avoir conscience.
Au bout d'une attente qui lui sembla interminable, elle entendit le bruit caractéristique d'une demie-douzaine de chevaux. Elle avait quelque peu récupéré mais son état faisait pitié à voir. Shiohin et le reste de son escorte pénétrèrent dans la clairière et la Magistrat contempla horrifiée l'état de sa yojimbo et amie. Elle descendit de cheval avec empressement et pria les kamis de lui venir en aide. Les esprits de l'eau alentours l'entourèrent de leur bénédiction, et les croûtes et autres blessures de Kimiko se refermèrent, lui laissant jusqu'à sa fine chevelure intacte. Seule une vilaine tache sur son épaule gauche demeurait, et Sosuke confirma la vision fugitive qu'il avait eu à Kyudai Kuni. Nahoko prêta à la shiotome de quoi se couvrir, son armure légère complètement inutilisable après l'affrontement. Ensuite, elle raconta les maigres indices qu'elle avait pu récolter de son combat, et s'excusa auprès de l'officier Crabe d'avoir failli. Celui-ci dissipa sa honte en lui disant qu'elle avait agit avec courage et que ses informations étaient de grande utilité.
Tout le monde s'accorda à continuer la poursuite sans pour autant se presser car leur adversaire avait maintenant plusieurs jours d'avance. De plus, Kimiko avait hâte de savoir ce qu'il était advenu de Sakura Uma. Ils prirent un déjeûner puis se remirent en selle, Shiohin et Kimiko partageant la même monture. Durant le voyage, Shiohin expliqua à la Licorne les évènements qui s'étaient produits pendant son absence, précisant qu'elle avait réquisitionné une monture plus efficace et plus solide que son poney parmi les chevaux laissés par la Grue. Kimiko s'excusa de n'avoir été là pour la défendre et la Magistrat rit doucement en lui disant qu'elle ne pouvait être partout à la fois.
Après une journée de voyage, la shiotome retrouva avec soulagement sa jument vivante et en bonne santé, broutant tranquillement au pied de l'arbre où elle était attachée. Elle accueillit sa cavalière d'un hennissement joyeux accompagné d'un coup de museau qui faillit renverser la jeune femme qui riait joyeusement. Ils inspectèrent les environs et virent non loin de la lisière où ils se trouvaient se trouvaient des champs au milieu desquels était bâtie une petite ferme. Des animaux de basse-cour se promenaient dans un petit carré de terre battue, et un boeuf se désaltérait dans un abreuvoir. La troupe s'y rendit afin de questionner l'heimin, et le pauvre homme fut terrorisé de voir en une seule fois autant de samuraïs importants qu'en ces six derniers mois. Il répondit avec déférence et empressement mais malgré toute sa bonne volonté il ne leur fut d'aucune utilité. Ils reprirent donc leur route et suivirent tranquillement les traces qui les menèrent à la petite ville portuaire de Maemikake.
Ils suivirent la route menant au village et bordant le lac de Mizu-umi no Sakura Yuki. Tous s'arrêtèrent pour contempler le spectacle s'offrant à leurs yeux : le lac semblait recouvert de neige, et la douce brise charriait les pétales des cerisiers bordant le lac par centaines, qui venaient délicatement se poser sur la surface du lac. Tout au long de la berge, des moines et quelques samuraïs étaient assis en tailleur sous les arbres rose pâle. Dasan expliqua à ses compagnons la tradition qui voulait que les dévôts méditent sous les arbres, se fassent couvrir de feuilles qu'ils laissaient ensuite tomber naturellement. La légende veut que le dernier à voir la dernière feuille tomber de son corps soit le plus pur. Kimiko remarqua que la voix habituellement grave et rauque s'était teintée d'une pincée de mélancolie qui la rendait presque envoutante. Ils restèrent un long moment à graver ce spectacle magnifique dans leur mémoire et reprirent leur route.
En entrant en ville, l'officier Kuni déclara profiter de la demeure du Daimyo local mais Shiohin, n'étant pas en odeur de sainteté après le vol, décida de ne pas abuser de l'hospitalité des Crabes et alla avec sa suite dans un hôtel de bonne facture. La troupe passa le reste de la journée à poser armes et bagages et à détendre leur corps et leur esprit après cette longue et fatiguante chevauchée. Toutefois, avant de prendre soin d'elle, Kimiko prit le temps de curer, brosser et passer de l'onguent sur les irritations de Sakura Uma, bien consciente que c'était la jument qui avait fourni l'essentiel du travail de ces derniers jours. La Magistrat et son escorte profitèrent d'un bon repas chaud et copieux, parlant de sujets légers et plaisant, s'offrant ce modeste répit avant de reprendre une poursuite qui s'annonçait difficile vu le manque d'indices...

Ignite my anger with your delay
And punishment will come your way
Dernière édition: il y a 6 ans 2 semaines par Masamune.

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il y a 6 ans 2 semaines #4028 par Stormbriga
Stormbriga a répondu au sujet : Re: La campagne des Nemuranais volés
La suite du point de vu d'un nouveau personnage !

Je levai les yeux lorsque la porte de la pièce s'ouvrit. De sous mon chapeau de paille j’aperçus plusieurs samouraïs: parmi eux il y avait une ancienne connaissance, que je ne pensais pas revoir un jour, mon cœur fit un bon dans ma poitrine: Kimiko-san... Cette jeune licorne que j'avais trouvée dans l'Outremonde. Elle allait perdre la vie, alors que moi j'avais tout perdu sauf cela... Elle considère que je lui ai sauvé la vie, mais en réalité c'est l'inverse qui s'est produit. A mes yeux, sans elle, jamais je n'aurais eu la force et le courage de continuer. Mais au moment où j'avais tout perdu, quelqu'un a eu besoin de moi.
J'étais très émue de la revoir mais je devais contenir ma joie pour la partager avec elle plus tard en privé, les Rokuganis sont très réservés quand il s'agit d’émotion, même si elles sont positives.
Ce qui ensuite retint mon attention était la shugenja qui était en tête du groupe, encadrée d'un crabe, de Kimiko-san, et derrière eux, deux scorpions masqués. je croisai ses yeux... Des mots résonnèrent en moi. "Les réponses à tes questions se trouvent chez celle qui possède les yeux verrons." Je l'avais enfin trouvée. Le protocole Rokugani ne m'était aucunement étranger. Aussi je fis profil bas pendant que mes deux compagnons de voyage échangeaient des politesses avec le groupe nouveau venu. Mes deux compagnons, Bayuchi-sama, un Scorpion et Kitsu-sama, un Lion, furent brefs mais polis en expliquant la raison de leur présence ici, et surtout de la mienne. Les Nezumis sont rarement tolérés dans les cercles de noblesse. Nous sommes vus au mieux comme des alliés en certaines circonstances, et au pire comme des animaux. Les Grues sont connues pour leur intolérance envers les Nezumis. Je devais faire attention à ce que je dirai ou ferai.
Aussi je me prosternai et restai ainsi le temps de leur conversation. Puis le Lion me demanda de transmettre le message. Je me levai et avec toute la délicatesse dont j'étais capable je tendis le message à la Grue. Asahina-sama était son nom. Je me retirai promptement et retournai à ma place, le museau contre terre. La Grue lit le message d'un air neutre. Ensuite elle demanda poliment à se retirer pour pouvoir parler en privé à ses yojimbos. Kitsu-sama acquiesça. Et les nouveaux venus se retirèrent.
Je me retrouvais à nouveau seule avec mes deux compagnons, je regardais autour de moi: nous nous trouvions dans une salle adjacente à la salle principale de l'auberge. Nous avions mangé et il restait encore quelques couverts sur la table. Nous reprîmes une discussion avec Kitsu-sama et Bayuchi-sama. Au bout d'un moment Asahina-sama accompagnée de Kimiko-san et Hida-san revinrent auprès de Kitsu-sama. Après avoir posé quelques questions et confirmé quelques précisions, elle me regarda et me demanda mon nom. "Je m'appelle K'mee, Magistrat d’émeraude Asahina-sama". "Vous êtes désormais sous ma protection K'mee-san." J'inclinai la tête en signe d'approbation. "Puis-je vous poser une question en privé, Asahina-sama?" Je savais qu'il était osé de lui demander cela. Mais j'avais besoin de savoir... A ma grande surprise, la Grue accepta et nous allâmes dans sa chambre. "Si je suis ici aujourd'hui, c'est parce que mes pas m'ont conduit à vous Asahina-sama" "Une tragédie s'est produite dans la tribu de la Queue Tordue, le cristal à été volé." "Toutes les tribus cherchent activement où se trouve le cristal et le voleur". "J'ai demandé de l'aide auprès des transcendants et ils m'ont révélée que vos pas vous mèneront au voleur et au cristal". "Comment savez-vous qu'il s'agit de moi ?" demanda doucement la Grue. "Trouve la grue aux yeux verrons, ce sont les mots qui m'ont été transmis". Elle fut très légèrement troublée. "Je pense qu'il s'agit de vous, Asahina-sama, je le sens dans mon essence".

Dans la soirée Asahina-sama invita le Lion et le Scorpion dans sa chambre et nous discutâmes tous ensemble. La magistrature d’émeraude nous avais mandé de nous rendre dans un village au nord, afin de régler un problème grave. Nous risquions de perdre la piste de la voleuse comme me l'apprit Kimiko, mais cette mission était primordiale. J'étais inquiète de perdre la piste de notre voleur mais je voulais me rendre utile à notre groupe. Les deux Scorpions qui accompagnaient la Grue, ainsi que le Crabe restèrent dans la ville à nous attendre.
Nous partîmes le matin très tôt. Sur le trajet j'en profitai pour parler plus intimement avec Kimiko-san. Je fus heureuse d'apprendre qu'elle allait bien, mais étonnée qu'elle n'ait pas encore d'enfant. Lorsque je l'avais laissée, elle devait épouser un homme, mais les Rokuganis ont une espérance de vie bien plus longue que nous autres Nezumi. Peut-être ne sont-ils pas pressés d'avoir des petits ? Je n'ai pas osé lui posé la question de peur de blesser Kimiko-san.
Nous voyageâmes plusieurs jours; je m'occupais des repas et la nuit j'aidais à la surveillance du campement.

Miaou

Miaou!

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il y a 5 ans 11 mois - il y a 5 ans 11 mois #4123 par Masamune
Masamune a répondu au sujet : Re: La campagne des Nemuranais volés
Chapite 4 : A la recherche d'indices

Malgré les deux semaines de retard sur la voleuse, et privée d'Hanae et de sa capacité à convaincre les kamis de lui montrer le passé, la Magistrat n'avait pas la moindre envie de renoncer, surtout maintenant que son Clan était impliqué. C'est pourquoi, dès le lendemain, elle sépara ses gens en deux équipes : les trois hommes d'un côté, les deux femmes de l'autre. Ne se sentant pas particulièrement menacée, la Licorne avait opté pour un kimono léger et un obi de soie aux couleurs de sa famille. Elle avait passé ses lames dans sa large ceinture, à sa façon particulière de mettre une épée de chaque côté de sa taille. La Shugenja avait noté ce détail, ainsi que son étrange propension à placer son katana à droite ou à gauche indifféremment, et son wakizashi à l'opposé, comme si leur disposition n'avait guère d'importance.
Les deux groupes se séparèrent après avoir convenu de se retrouver pour le déjeuner. Ils firent tous chou blanc, car le statut du karo et celui de la Magistrat terrifiaient les heimins qui acquisçaient à toutes leurs questions dans leur désir de donner satisfaction aux samuraïs. Après le quatrième interrogatoire infructueux, Nahoko poussa un long soupir de lassitude, prit congé de ses deux compagnons en s'inclinant bas, et nul ne le revit de la journée.
De son côté, Kimiko était aussi énervée que le Shosuro, mais elle ne pouvait se payer le luxe de déserter son poste de yojimbo, et elle supportait donc cette séance d'enquête bon gré, mal gré. Elle sentait la tension de son amie, dont les questions se faisaient de plus en plus impérieuses et posées sur un ton de plus en plus cassant, pour des résultats encore moins convaincants. Elle était en train de congédier durement un marchand qui avait monté son étal près du port, celui-ci allant se réfugier derrière ses bols et son auvent, quand la shiotome remarqua un léger mouvement de foule non loin.
Les gens s'écartaient sur le passage d'un trio qui s'avançait dans leur direction. Quand ils aperçurent la silhouette de Shiohin, il devint évident qu'ils la recherchaient. Le premier réflexe de Kimiko fut de se maudire d'être sortie allégée, mais en y regardant de plus près, la disparité de ce groupe la persuada que ce n'étaient pas des ennemis... Physiquement du moins. En effet, s'avançait dans un kimono comportant à parts égales du rouge et du noir un homme masqué dans la tradition des Scorpions. A sa gauche, contrastant fortement avec les couleurs sombres du Bayushi, se tenait un Kitsu, facilement reconnaissable à son kimono jaune doré et à son obi orange assorti à ses cheveux de la même couleur et coiffés en crête rappelant l'animal dont son Clan tirait l'emblème.
Même s'ils paraissaient marcher d'un air avenant, la Vierge de Bataille étréçit dangereusement ses yeux clairs. Les deux Clans ennemis de la Licorne avançant de concert, voilà qui ne présageait rien de bon pour la shiotome... Malgré tout, la sensation d'étrangeté émanant d'eux venait assurément du troisième membre. Marchant entre les hommes, à deux pas derrière eux, se tenait la silhouette d'un... enfant ? Kimiko n'aurait su le dire. Il était enroulé dans un grand manteau de lin élimé, et sa tête était complètement cachée par un énorme chapeau chinois en paille. Cette présence éveillait de lointains souvenirs à la jeune femme, qu'elle n'arrivait pas à attraper.
Tandis qu'elle essayait de comprendre, le trio arriva à leur hauteur et s'inclina bien bas pour les saluer. Dans la manoeuvre, un espèce de long ver de terre jaillit du manteau de lin, fouetta l'air et, aussi vite qu'il était appraru, retourna dans les replis du vêtement. C'est alors que Kimiko avisa les deux oreilles longues, rondes et recouvertes de duvet qui dépassaient de trous de fortune dans le chapeau. Un Nezumi ! Kimiko comprit enfin pourquoi la créature lui était familière. Elle lui rappelait la femme-rat qui l'avait recueilli dans l'Outremonde et qui lui avait sauvé la vie jadis. Un sourire de nostalgie flotta sur ses lèvres alors qu'elle s'inclinait également en signe de bienvenue.
Le Lion prit la parole, et ses yeux jaunes-orangés firent courir un frisson de malaise dans l'échine de Kimiko qui n'avait encore jamais croisé de membre de cette famille particulière :

« Excusez-moi, mais êtes-vous Asahina Shiohin, la Magistrat d'Émeraude ?
- Oui c'est bien moi... A qui ai-je l'honneur ?
Répondit la Grue, toujours tendue après son enquête infructueuse.
- Je suis Kitsu Jotaro, et voici Bayushi Kenichi ainsi que le Nezumi K'mee que nous avons rencontré en chemin, Asahina Sama, ajouta le stratège en s'inclinant à nouveau.
- Voici Utaku Kimiko, ma yojimbo précisa la jeune femme en désignant la Licorne qui s'inclina elle aussi. Que me vaut l'honneur de votre présence ?
- Asahina Sama, avant d'entrer dans le vif du sujet, mes compagnons et moi désirons vous offrir ce modeste présent... »


Comme il est de coutume à Rokugan, Shiohin déclina son cadeau. Jotaro insista, et elle refusa à nouveau. Derrière elle, Kimiko soupira légèrement d'impatience en levant les yeux au ciel tandis que le Lion insistait pour la troisième fois. La Shugenja accepta enfin, et sa compagne se demanda comment on pouvait perdre autant de temps en de telles futilités, étant donné que l'issue est toujours la même : deux refus puis on accepte.
Les formalités protocolaires accomplies, la Grue planta ses yeux vairons dans ceux de Jotaro, attendant qu'il continue puisque c'est lui qui avait pris la direction des négociations. Troublé par ce regard atypique, il marqua une hésitation, puis se reprit en se râclant la gorge.

« Notre compagne K'mee ici présente a une missive à vous remettre, et nous sommes avec elle pour témoigner de son honneur. »

Shiohin inclina la tête, et le Lion poussa gentillement le Nezumi pour la faire avancer. Il paraissait glisser sur le sol, et il vint se camper devant Shiohin qui faisait le double de sa taille. Kimiko n'avait pas relevé la première fois, mais le nom que Jotaro avait prononçé était le même que celui de la femelle Nezumi qu'elle connaissait. La coincidence semblait trop grosse, mais quand K'mee tendit la main pour donner le parchemin à la Grue, elle leva la tête un bref instant et la Vierge de Bataille aperçut les petites taches d'un gris plus sombre sur le pelage gris clair de la femme-rat, et qui lui faisaient comme des taches de rousseur que Kimiko avait vu si souvent. Elle poussa un petit cri de surprise mêlé de joie qui surprit Shiohin, lui retournant un regard interrogateur, le sourcil levé de perplexité. La shiotome lui sourit pour la rassurer. La Magistrat reporta son attention sur la lecture du vélin, puis l'enroula et le passa dans son obi blanc.

« Kitsu San, Bayushi San, je vous remercie d'avoir amené K'mee Sama jusqu'ici. Elle est désormais sous ma responsabilité. »

Bien que surpris par la marque de respect que la Shugenja témoignait au Nezumi, les deux homme n'en laissèrent rien paraître et prirent congé en s'inclinant une dernière fois. Ils fendirent la foule, provoquant la même réaction qu'à leur arrivée. Kimiko attendit qu'ils soient hors de vue pour prendre K'mee dans ses bras avec un cri de joie.

« K'mee San ! Ca faisait si longtemps ! »

La Nezumi essaya de répondre mais sa voix haut perchée se perdit dans l'accolade de la jeune femme. Shiohin regarda la scène, pensant encore une fois que la Licorne avait des relations vraiment surprenantes. Elle les laissa savourer un moment leurs retrouvailles, puis elle s'approcha d'elles alors que Kimiko commençait à raconter ce qui lui était arrivé après leur séparation. La femme-rat écoutait avec un large sourire qui lui dévoilait ses deux longues incisives. Ses deux petits yeux noirs et brillants comme deux billes pétillaient de joie.

« Utaku Chan... Lisez cette lettre s'il vous plaît. Je crains que votre récit ne doive être écourté. » dit-elle en tendant le rouleau à Kimiko qui en prit connaissance, la mine à nouveau sérieuse.
- Qu'allons-nous faire Asahina Sama ?
- Aujourd'hui, rien... Mais nous partirons tous trois dès demain à l'aube. Je compte sur vous pour que tout soit prêt
- Hoy ! »
acquiesça la yojimbo.

La Magistrat se tourna vers la Nezumi :

« K'mee Sama, vous êtes mon invitée... Utaku Chan, vous étendrez votre protection à elle et la défendrez comme s'il s'agissait de ma personne.
- Avec plaisir Asahina Sama ! »
répondit la Vierge de Bataille avec un grand sourire à l'adresse de sa vieille amie.

L'heure du déjeuner approchait, aussi les trois femmes retournèrent à l'auberge. Si Dasan se montra aussi imperturbable qu'à l'accoutumée, saluant le Nezumi d'un signe de tête comme s'il avait voyagé des semaines en sa compagnie, Sosuke fut bien plus intrigué par la nouvelle arrivante. Scrutant les visages de Kimiko et Shiohin pour savoir si K'mee était une bénédiction ou un fléau, il ne décela pas de contrariété chez aucune des deux, notant même plutôt de la joie à peine dissimulée chez la Licorne, ce qui piqua encore plus sa curiosité. Le fait que la Magistrat la traite avec énormément de respect lui fit tenir sa langue et l'incita à la traiter en égale.
Ils mangèrent ensemble et, bien curieusement, il sembla régner autour de la table une compétition tacite et amicale de bonnes manières entre Sosuke, K'mee et Shiohin. La Nezumi tira admirablement son épingle du jeu, au grand amusement de Kimiko, qui nageait dans des hautes sphères depuis bien trop longtemps pour s'imposer un protocole inutile à cet instant. Elle mangeait sobrement, à l'instar de Dasan, silencieux et désintéressé de l'excès d'étiquette autour de lui.
Ensuite, les deux groupes reprirent leurs investigations. Les deux hommes n'eurent guère plus de succès que dans la matinée. Les personnes interrogées étaient soit des visiteurs de passage pour la fête des cerisiers, soit des marins parcourant le lac et ne restant à quai que le temps de vider et de remplir leurs cales, soit enfin des habitants trop apeurés pour contrarier le courtisan et son imposant yojimbo.
De son côté, Shiohin avait brièvement expliqué la situation à K'mee. La Grue s'était mise en marche pour aller interroger quelqu'un et Kimiko lui avait naturellement emboîté le pas, mais son instinct la poussa bien vite à se retourner. Elle put voir K'mee s'éloigner tranquillement dans la direction opposée, nez en l'air et narines frémissantes. Le vent apportait aux oreilles de la jeune femme l'air que fredonnait doucement le Nezumi de sa voix aigue. La shiotome regardait alternativement d'un côté et de l'autre, voyant ses deux amies s'éloigner et se sentait légèrement perdue. Elle courrut rattraper Shiohin et l'interpella :

« Asahina Sama !
- Qu'y a-t'il Utaku Chan ?
Demanda la Shugenja en se retournant.
- Asahina Sama, je veux bien défendre K'mee comme s'il s'agissait de votre personne, mais je fais comment quand votre personne part dans deux directions différentes ? »

Shiohin regarda dans la direction que pointait Kimiko, et vit K'mee qui flânait à l'autre bout de la rue. Soupirant de lassitude, la Magistrat dépassa la Vierge de Bataille et remonta la rue en direction de la femme-rat.

« Rejoignons-la... » ordonna-t'elle d'une voix éteinte.

Le temps qu'elles parviennent à sa hauteur, elle était en pleine discussion avec un coursier du château. Les deux femmes n'entendirent pas la conversation mais l'homme glissait des regards entendus dans la direction de Shiohin.
Le coursier s'inclina légèrement devant la Nezumi et reprit son chemin. K'mee rejoignit ses compagnes et leur fit part de ses découvertes : une Grue est restée quelques temps en ville et se rendait régulièrement au château. Shiohin conçut brièvement de la rancoeur envers K'mee pour en avoir appris plus en une demie heure qu'elle-même en une demie journée, mais elle la remercia et la félicita sincèrement pour ses talents d'enquêtrice. A bien y réfléchir, il était normal que les gens se confient plus volontiers à elle qu'à une Magistrat d'Émeraude, un conseiller masqué, une Bushi plus fière qu'un Kakita ou encore un Crabe peu avenant...
De son côté, Nahoko, plutôt heureux de cette mission où personne ne songeait à exploiter ses talents, pas même le karo pourtant au fait des spécialités de sa famille, prenait cette liberté comme une carte blanche implicite. S'il se dirigea vers le port comme les autres, il eut tôt fait de bifurquer dans un chemin de traverse et de rejoindre des quartiers bien plus... populaires. Il entra dans une maison de jeu, et si tous les regards convergèrent vers lui, les occupants du lieu abandonnèrent bien vite leur air soupçonneux quand il virent le physique banal de l'homme qui refermait la porte derrière lui. Il alla voir le tenancier et commanda un pichet de saké qu'il amena à une table afin de faire connaissance avec ses futurs partenaires de jeu. Il s'assit parmi eux, sortit son verre à saké, et versa une rasade dans chacun des gobelets évasés posées sur la table. Il passa une agréable après-midi, à jouer, rire et boire, changeant de table au gré des arrivées et des départs. Si nul ne le connaissait, chacun aurait pu jurer avoir passé son enfance avec lui quand il ressortit en titubant quelques heures plus tard. Quand il eut finit de refermer la porte derrière lui, sa démarche redevint sûre et il jeta un oeil au soleil, jugeant qu'il lui restait une paire d'heures avant le repas du soir. Soupesant d'un air satisfait sa bourse qui avait gonflé de quelques dizaines de zenis, il se dirigea vers une maison de geisha qu'il avait repéré en arrivant. Ce qu'il avait apprit méritait une petite récompense qu'il n'hésiterait pas à s'offrir... Toutefois, il ressortit tard dans la nuit, et rentra avec l'intention de faire son rapport à Shiohin dès qu'il la verrait.
Le lendemain matin, alors que les premières lueurs de l'aube pointaient à peine, Kimiko sortit trois chevaux de l'écurie de l'auberge tandis que Shiohin et K'mee la rejoignait discrètement. Les trois femmes prirent le chemin du lac et la shiotome le longea en direction de l'ouest. Elles chevauchaient au trot, prenant garde à faire avancer leur monture dans l'eau comme Kimiko le leur avait conseillé. Elles disparurent avant que quiconque en ville ne fut levé.
Les hommes restés en retrait se rendirent très vite compte de leur absence, et Dasan repéra sans difficulté les larges traces de sabots ferrés du destrier de la Vierge de Bataille, recouvertes par les empreintes des deux autres chevaux. Il les suivit jusqu'au bord du lac, les perdant rapidement dans l'eau qui charriait doucement ses pétales de cerisier. Il frappa du poing la surface aqueuse de colère, provoquant une grande gerbe d'eau et maudissant l'éclaireuse mais n'en attendant pas moins d'elle.
De retour en ville la mort dans l'âme, les trois hommes discutèrent de la suite des évènements. La Magistrat était apparemment partie de son plein gré, et escortée. Il n'était donc pas la peine de trop s'inquiéter pour elle. Dasan, devenu garde du corps sans corps à garder, informa ses compagnons qu'il allait rejoindre un camp d'entraînement du Crabe et mettre à profit cette pause forçée pour progresser dans la voie des Hida. Ses compagnons n'eurent rien à objecter, et le Crabe quitta la ville, laissant le soin à Sosuke d'en rendre compte au général Kuni. Celui-ci fut d'ailleurs furieux que Shiohin lui ait faussé compagnie. Il fallut que le Bayushi déploie tous ses talents de courtisan afin de calmer les choses, et de faire pencher la balance en faveur de la Shugenja. En outre, il profita de ses longues heures à la cour pour attiser quelque peu le feu couvant entre les Clans de la Grue et du Crabe. Toutefois, il se rendit très vite compte que sa chef de groupe était dans une position plus que défavorable, et délaissa bien vite les guerres intestines entre Clans pour se concentrer sur les chances de survie de Shiohin à son retour.
De son côté, Nahoko se retrouva livré à lui-même. Personne ne lui avait confié de tâche, et cela lui allait très bien. Il se fondit donc dans l'anonymat de la ville, et petit à petit se fit des amis en rendant service à gauche ou à droite. De fait, durant les deux semaines où les filles furent absentes, il se créa quelques portes de sortie au cas où son compagnon Scorpion échouerait à convaincre les Crabes.
Pendant ce temps, Shiohin se résolut à faire part à Kimiko de ses doutes, durant les heures du soir propices aux confidences. Après tout, la Licorne avait eu l'honnêteté de lui révéler ses secrets les plus intimes, et elle ne l'avait jamais vu faire quoi que ce soit de déshonorable. La Magistrat se sentait enlisée dans une affaire bien plus grosse qu'elle ne pensait. Mais ce qui la tracassait le plus, c'est qu'elle nourrissait des doutes sur certains de ses équipiers. Sans le taxer de traîtrise, Shiohin se méfiait de Sosuke. Son comportement était ambigu : son ordre de tuer les Shugenjas, par exemple aurait pu servir à faire taire certains complices. Egalement, le fait que Nahoko n'ait pas divulgué ses renseignements sur le chemin de fuite de la Grue jouait en défaveur des Scorpions. En outre, il avait fait montre de conseils mal avisés, comme l'épisode de la caisse flottante. Pour tout cela, Shiohin était encline à faire l'exact opposé de ce que proposait son karo.
Kimiko était fière que la prêtresse se confie à elle, lui disant implicitement qu'elle s'en remettait totalement à sa yojimbo. Cette dernière objecta que Sosuke avait été choisi par son mari en personne, et que Ko était quelqu'un d'intelligent et qui accordait difficilement sa confiance. Shiohin ne put se résoudre à avouer à son amie qu'elle doutait également de leur employeur, car l'amour perçait dans la voix de la jeune femme lorsqu'elle parlait de lui et elle ne voulait pas la blesser.
Aussi, décidant de faire confiance à l'intuition de la Shugenja, Kimiko entreprit de garder un oeil vigilant sur Sosuke. Après deux semaines d'absence, les trois femmes revinrent sur les terres de Mizu-umi no Sakura Yuki. Elles furent interceptées par une patrouille, et quand elles se présentèrent, l'un des gardes repartit vers la ville au triple galop. La Magistrat savait que le soldat allait prévenir le général Kuni de leur retour, et qu'il demandrait certainement des comptes car leur départ pouvait être considéré comme une fuite.
Effectivement, dès leur arrivée, elles furent conduites devant le daimyo qui siégeait dans la salle d'audience, avec à sa droite le général qui les avait accompagné depuis Kyudai Kuni. Même Kimiko, qui était loin d'avoir l'oeil pour ce genre de choses, avait remarqué que l'homme sur le trône n'etait pas celui qui avait le pouvoir en ces lieux. Ses mains étaient crispées et son teint blafard, tandis que le Shugenja en chef des chasseurs de sorcières respirait l'autorité et l'exaspération. Sans se démonter, Shiohin répondit de ses actes et expliqua qu'elle avait eu vent de la présence d'une Grue en lisière de la forêt de Shinomen Mori, et qu'elle s'y était rendue en urgence au cas où il se serait agit de la voleuse. Elle expliqua qu'elle avait pris le minimum de personnes avec elle afin de ne pas perdre de temps inutilement. Elle précisa au général qu'il n'avait nullement été dans son intention de manquer de respect, ni de manquer à l'hospitalité des Crabes, mais que les informations qu'elle avait eu insistaient sur l'urgence d'une action rapide.
Le karo militaire Kuni accepta les explications de Shiohin, et celle-ci tint à faire gage de sa bonne foi en invitant le chasseur de sorcière à un rituel nezumi. Il s'agissait, à la nuit tombée, d'emmener les esprits des vivants dans le monde des rêves, celui des Transcendants Nezumi. La magie nezumi étant peu familière aux Rokugani, le général accepta cette occasion d'en apprendre plus sur la magie et la culture nezumi plus généralement.
Durant la journée, Sosuke informa Shiohin des découvertes faites en leur absence grâce à Nahoko qui n'avait pu les transmettre avant leur départ précipité. Notamment le départ d'une Grue par bateau environ une semaine avant leur arrivée en ville. Cette personne était escortée d'une demie-douzaine d'hommes, probablement des ronins. Autre fait important, certains bateaux ont été incendiés au moment de leur fuite. Shiohin enregistra les faits et remercia son karo.
En début de soirée, K'mee demanda quels seraient les participants du rituel. Tous acceptèrent, sauf Dasan, qui prétexta garder les corps inconscients du groupe, en compagnie de l'escorte du général. Shiohin nota que le Bushi semblait troublé, mais elle ne s'attarda pas. Lorsque K'mee demanda à Sosuke s'il désirait l'accompagner, celui-ci se fit froid et lui rétorqua qu'il ne venait que par curiosité car cela ne l'intéressait pas. Entendant cela, Kimiko sursauta et apostropha le courtisan :

« Pardon ? Vous ne vous intéressez pas à vos ancêtres ? » demanda-t'elle d'une voix aussi froide que l'acier de son katana.

Le Bayushi posa son regard sur elle et lui répondit d'une voix égale : « Les miens m'intéressent, pas ceux des autres... »

La shiotome se redressa de toute sa petite taille devant l'affront, et sa main allait déjà chercher la poignée de son katana, prête à défier le courtisan qui insinuait que ses ancêtres étaient insignifiants. Elle allait ouvrir la bouche quand, à la lisière de sa conscience, elle se rappela les principes du Bushido. Le statut supérieur de Sosuke le rendait intouchable pour Kimiko, et c'est à contrecoeur qu'elle éloigna la main de la garde de son épée, sous le regard satisfait du Scorpion.

« So ka... » dit-elle d'une voix sourde qui n'annonçait rien de bon, même si le courtisan préféra ignorer l'avertissement.

Le rituel commença dans une ambiance relativement tendue, tant à cause des paroles échangées que de la nouveauté de la chose, mais le rythme lancinant de la mélopée que K'mee fredonnait détendit les corps et apaisa les esprits des samuraïs qui sombrèrent dans un profond sommeil. Puis K'mee s'allongea au milieu d'eux et les toucha, guidant leur esprit vers le monde que les nezumis nomment l'Itchi.
Les formes astrales du groupe flottaient dans une brume nuageuse, dépourvue de paysage, qui étouffait les sons. Pourtant, l'étrangeté de l'endroit n'induisait aucun sentiment d'insécurité. Tous regardaient autour d'eux, perplexe quant à ce qu'ils étaient censés faire à présent. Ils ressemblaient tous à ce qu'ils étaient en réalité, seule Shiohin avait quelque chose de plus, comme une forme qui tournait autour d'elle par intermittence. Kimiko n'eut pas le loisir d'étudier le phénomène car la Shugenja s'éclipsa à la vitesse de la pensée, suivie du général un instant après.
K'mee, bien plus à l'aise dans l'Itchi que les Rokugani, ne perdit pas de temps et appela un Transcendant afin de la guider sur le chemin du cristal volé. L'un d'eux consentit à répondre à son appel, et après que la Nezumi lui ait présenté ses respects, celui-ci lui indiqua qu'elle devait se rendre dans la plus belle cité des hommes.
Sosuke appréciait le paysage et la venue du Transcendant d'un oeil mi-curieux, mi-blasé et ne tenta rien de particulier durant toute la séance. Kimiko, quant à elle, avait perdu la trace de Shiohin, et ne voulait pas déranger K'mee dans sa discussion avec ses ancêtres. Il lui vint l'idée d'appeler l'esprit de son père, afin de lui demander le pardon qu'elle aurait aimé se voir accorder. Elle se concentra sur son image, l'appelant de tous ses voeux.
Soudain, la luminosité diffuse sembla décroire, et, bien qu'ils n'aient aucune sensation, ils sentirent les tréfonds de leur âme se refroidir. Un esprit noirçi de Souillure apparut, se dirigeant vers la Vierge de Bataille devant laquelle il s'arrêta. La jeune femme tomba à genoux en pleurant, lui implorant son pardon. La face torturée de l'esprit sembla un moment se calmer, et le visage de son père lui rendit un sourire bienveillant, ce qui ne calma guère la crise de larmes de sa fille. En sanglot, elle lui demanda ce qu'elle pouvait faire pour lui accorder la paix, mais la Souillure reprit ses droits impies et le visage se fondit à nouveau dans un masque de douleur. Alarmée, K'mee vint s'interposer entre son amie et l'esprit maudit, lui enjoignant de retourner d'où il était venu. Celui-ci semblait partagé entre l'envie de s'exécuter et celui de rester. La chamane pria alors Kimiko de le laisser partir, car elle sentait que c'était la Licorne qui le retenait avec eux. La mort dans l'âme et pleurant de plus belle, Kimiko fit ses adieux à son père et le laissa partir, emportant avec lui la froideur et l'obscurité.
Ebranlée, la shiotome resta prostrée un long moment, puis se releva et appela un de ses ancêtres mort en héros pour Rokugan, en quête de conseils. Il lui apparu sous la forme d'un cavalier montant un destrier puissant, qui stoppa sa charge éthérée à un cheveux de sa descendante. Très respectueusement, elle lui expliqua la raison de son appel, et celui-ci lui conseilla fort sobrement de retourner parmi les siens, avant de faire volter sa monture et de disparaître dans les limbes.
Pendant ce temps, Shiohin s'était éclipsée afin de visiter deux personnes qu'elle soupçonnait. Elle avait très bien compris l'utilité de ce monde des rêves et avait décidé d'étudier ceux de sa soeur, et ceux de Ko, le mari de Kimiko qui leur avait donné cette mission. Malheureusement pour elle, l'un et l'autre étaient occupés et ne dormaient pas, aussi leurs esprits restèrent hermétique à ses sondes. Le général Kuni l'avait rejoint alors qu'elle tentait de s'infiltrer dans les rêves de sa soeur, mais la prêtresse ne fit rien ni pour le semer ni pour le dissuader. Après tout, même si les apparences le niait, ils étaient dans le même camp...
Cette nuit fut très décevante et elle retourna donc auprès de K'mee et des autres, accompagnée de l'officier Crabe, et informa la Nezumi qu'elle en avait terminé. Plus personne n'ayant à faire dans l'Itchi, K'mee rompit le rituel afin que chacun pusse rejoindre son futon et terminer sa nuit.
Le lendemain, la troupe fut convoquée par le daimyo dans la matinée. Le général les informa qu'ils étaient libres de leurs mouvements, mais que lui-même ne pourrait plus les escorter, car il avait été tenu loin de sa charge pendant bien trop longtemps. Il fit appeler deux personnes qui s'avançèrent, et il les présenta comme étant deux personnes de confiance, qui accompagneraient Shiohin et qui rendraient compte à la famille Kuni. Quand Kimiko vit les deux hommes, elle faillit s'étrangler de rage : le général leur avait assigné deux ronins pour les espionner.
Ils étaient tous les deux d'un âge très avancé, vêtus de peaux de bêtes à la manière des Licorne, mais ne portant aucune couleur ni aucun mon. L'un des deux révélait sa nature de combattant par deux poignées de katana dépassant de ses épaules, tandis que l'autre était manifestement un Shugenja au vu de la ceinture qui barrait son torse et qui était cousue d'étuis à parchemins. Ils s'inclinèrent quand l'officier présenta le Bushi comme s'appelant Sarin et le Shugenja Setsuko. Puis, la troupe fut congédiée, les ronins sur les talons. K'mee essaya de faire connaissance avec eux, mais Kimiko lui expliqua avec dédain qu'ils n'étaient pas de bonne fréquentations. Les dires de la jeunes femmes firent doucement rire les intéressés qui redoublèrent quand elle les darda du regard.
Une fois sortis de la salle, Sosuke demanda à Shiohin de lui parler en privé. Se rappelant les craintes de son amie et supérieure, Kimiko fit un flagrant manque à l'étiquette en dégainant arc et flèche et en se mettant en position l'air sombre, arc baissé mais dans la direction des deux interlocuteurs. Sosuke remarqua la manoeuvre de la yojimbo, mais celle-ci ne sut dire s'il avait trahi ou non son inquiétude. Elle ne bougea pas tant que Shiohin fut loin et ne débanda que lorsque celle-ci fut revenue à portée de corps-à-corps. La discussion entre la Magistrat et son karo fut animée, et elle entendit des éclats de voix bien qu'elle n'en comprit pas le sens. Shiohin revint vers le groupe l'air fermé et déterminé, tandis que Sosuke la suivait l'air contrarié. Immédiatement, la prêtresse demanda à s'entretenir en privé avec K'mee, qui accepta. Les deux femmes s'éloignèrent tandis que Kimiko continuait de garder un oeil sur le courtisan Scorpion.
La journée se passa sans incident notable, Shiohin profitant d'un instant en privé avec sa yojimbo pour lui faire part de ses intentions dans la nuit. Celle-ci lui promit de veiller sur elle pendant qu'elle mettait ses projets à exécution. La soirée se passa de façon courtoise et chacun rejoignit sa chambre. Quand tous furent endormis, Shiohin sortit de sa chambre, devant laquelle campait déjà la Licorne, et toutes deux rejoignirent K'mee qui préparait son rituel. La Nezumi relança son sort de voyage dans l'Itchi et la Magistrat et la femme-rat tombèrent bientôt dans un profond sommeil sous l'oeil vigilant de Kimiko.
Cette visite fut bien plus fructueuse pour la Shugenja, qui put visiter les rêves de ses différents suspects. Elle se rendit en premier lieu dans ceux de son karo Scorpion, car la méfiance qu'elle nourrissait à son égard n'avait fait que croître depuis son retour à Mizu-umi no Sakura Yuki. Cependant, elle put observer qu'il songeait à la Magistrat, dans ses plus beaux atours et que lui-même se tenait à sa droite, fidèle et avisé. Rassurée quant à ses intentions, elle délaissa le Scorpion pour aller visiter les pensées de sa soeur. Si son idée était bonne, elle n'eut pas les résultats escomptés, car la soeur de Shiohin rêvait de son époux. La Magistrat accusa le coup, car la pauvre aimait cet homme qui avait été promis à sa soeur. Ne s'attardant pas sur ce rêve douloureux pour elle, la Grue fila vers l'esprit du courtisan de la cour impériale.
Le rêve du mari de son amie fut en revanche très intéressant : celui-ci se trouvait en compagnie d'un homme dont le visage était caché, mais habillé majestueusement comme seulement l'Empereur peut l'être. Ils se trouvaient face à face pour une partie de shogi, déjà entamée au vu de la disposition des pièces. Si Shiohin était peu familière des jeux pratiqués à la cour, elle avait déjà vu des plateaux de shogi, et elle remarqua de premier abord que celui-ci était d'une taille démesurée par rapport au jeu initial. De plus, il apparaissait des pièces aux noms étranges, qui n'avaient aucune place sur un échiquier. Sachant qu'elle devait faire vite, elle s'efforça de mémoriser toutes ces pièces particulières, espérant s'en souvenir à son retour. Satisfaite, elle décida de s'enquérir d'une dernière personne avant de demander à K'mee de rompre le rituel. Elle se concentra sur son frère, et voyagea aussitôt au dessus de son chevet. Elle s'inséra dans son rêve, et celui-ci était en train de se faire féliciter pour une promotion sociale méritée. Il respirait le bonheur, et recevait nombres marques de respect. Shiohin reconnut bien là l'ambition de son frère, et, dérogeant à sa règle de non-intervention, décida d'interagir avec les songes de son frère, et lui apparut comme faisant partie de la foule, l'applaudissant chaleureusement. Ce dernier la vit et lui adressa un sourire empreint d'amour fraternel qui réchauffa le coeur de la Shugenja, éloignée des siens depuis trop longtemps.
Elle demanda à K'mee d'une voix vibrante de la ramener dans la réalité, ce que la Nezumi s'empressa de faire. Elle reprit le contrôle de son corps, sentant la fraîcheur du tatami sous sa joue. Elle ne bougea pas tout de suite, prenant quelques instants les yeux fermés pour reprendre la maîtrise de ses émotions, puis se releva lentement. La shiotome se tenait non loin, adossée à une poutre de bois l'air ennuyée au delà du possible. Elle se redressa et se dirigea vers la Magistrat quand elle vit celle-ci se relever, et attendit la suite.
Le regard de la Grue était déterminée, et elle planta son regard étrange dans ceux de son amie, qui ne sourcilla pas, connaissant ce que ce regard cachait en réalité.

« Nous partons pour Shinomen Mori. »

L'éclaireuse hocha la tête, puis emboîta le pas à la Magistrat qui s'éloignait vers ses quartiers. Avant qu'elles ne se quittent, elle expliqua à Kimiko que la destination qu'elle avait choisi lui avait été conseillée par Sosuke, mais qu'elle désirait s'assurer avant de sa fidélité à la mission qu'on lui avait confié. Elle confia également à la shiotome que le karo disposait d'un moyen de contacter son mari.
Le coeur de Kimiko fit un bond dans sa poitrine, et mille questions lui vinrent en tête, mais malgré cela, elle resta impassible et écouta les confidences de celle dont elle garantissait la protection. Elle reçut comme ultime consigne avant qu'elles se séparent de faire confiance à Sosuke et de le laisser agir à sa guise car il n'était pas un danger pour elles.
Avant de s'endormir, Shiohin prit un instant pour noter sur un parchemin les noms qui étaient apparus sur l'échiquier, et dans quel camp ils se trouvaient. Il était notamment apparu les Champions d'Émeraude et de Jade, le groupe de Shiohi, son frère et sa soeur, et plusieurs membres de la famille Utaku.
Le lendemain, la Shugenja s'apprêtait à donner les consignes de départ quand son karo demanda la parole et lui tendit un parchemin. Shiohin le lut, puis le replia. Elle fixa longuement le Scorpion, jouant de ses yeux dépareillés pour le mettre mal à l'aise, et soupira.

« Si vous m'aviez laissé parler, Bayushi San, vous auriez su que la nuit m'avait porté conseil et que je m'étais rangée à notre avis. Je suis cependant heureuse de savoir que votre information concernant la forêt de Shinomen Mori vous avait été fournie par notre employeur, mais j'aimerai à l'avenir que vous mentionniez vos sources sans que nous ayons à élever la voix... »

Le karo se renfrogna mais n'ajouta rien. La Grue continua :

« Comme vous venez de l'entendre, Bayushi San préconisait hier de rejoindre le Clan du Renard, réputé pour son savoir ésotérique pour y chercher des indices et des précisions sur les nemunranaïs et leur possible utilisation conjointe. Nous allons donc prendre congé du daimyo et nous mettre en route... Utaku Chan, veuillez préparer les chevaux.
- Hoy »
répondit la Licorne en s'inclinant.

Chacun alla rassembler ses affaires, tandis que Shiohin demandait audience au daimyo de la contrée pour lui indiquer leurs plans. Celui-ci leur accorda le droit de quitter la ville et de traverser ses terres, et la Magistrat le remercia bien que ses prérogatives lui eussent permis de se passer de son accord.
Quand elle ressortit du kyudai, ses compagnons étaient déjà prêts, mais elle prit son temps pour faire son paquetage, peu encline à reprendre les rigueurs du voyage. Il était toujours amusant de voir que les visages de Kimiko et Shiohin étaient rarement joyeux à la fois. Quand l'éclaireuse était contente de reprendre la route et de voir du paysage, c'est la prêtresse qui était contrariée, et à l'inverse quand le voyage se terminait et que la troupe arrivait à la cour, c'est le contraire qui apparaissait sur leur visage.

Ignite my anger with your delay
And punishment will come your way
Dernière édition: il y a 5 ans 11 mois par Masamune.

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il y a 5 ans 9 mois - il y a 5 ans 9 mois #4253 par Masamune
Masamune a répondu au sujet : Re: La campagne des Nemuranais volés
Chapitre 5 : La forêt de Shinomen Mori

Le soleil se levait à peine, dissipant le fin brouillard qui surplombait le lac en filaments cotonneux, quand le groupe de samuraïs sortit de l'auberge. Ils rejoignirent la silhouette féminine qui attendait devant l'écurie. Quand elle vit la Magistrat d'Émeraude, l'éclaireuse s'inclina puis salua le reste de ses compagnons. Elle s'était levée bien avant eux pour préparer le départ, aussi chacun n'eut qu'à sortir son cheval de sa stalle et à mettre ses affaires dans les gibecières. Cependant, les deux ronins récemment assignés à la suite de Shiohin découvrirent leur monture au repos, mâchant paisiblement leur foin. Ils durent donc eux-même faire le travail tandis que les autres étaient déjà prêts à partir. La Shugenja soupira de ce contretemps, et jeta un oeil torve et décoloré à sa yojimbo qui affectait innocemment de vérifier les sangles de son licol. Elle comprenait toutefois la position de la Licorne, la partageait même, mais ils jouaient contre la montre, et elle savait que beaucoup de ruisseaux se rejoignaient pour former une rivière infranchissable.
Aussi, dès que les deux hommes furent prêts, elle fit un signe de tête à Kimiko pour que celle-ci les guide sans tarder. La jeune femme donna du talon et sa jument d'ébroua en piaffant doucement avant de partir au trot. La direction à suivre n'était pas difficile à trouver car le lac bordait presque l'immense forêt.
La subtilité résidait dans le fait que le Clan du Renard que la troupe recherchait était réputé pour sa discrétion. On murmurait également qu'il était impossible de les trouver s'ils ne le désiraient point. Durant le trajet, Sosuke conta les légendes entourant la forêt : selon elles, Shinomen Mori serait une porte entrouverte sur d'autres mondes, et bien des voyageurs ont disparu pour avoir quitté celui de Rokugan sans s'en rendre compte. La forêt elle-même serait selon les dires dotée d'une conscience qui la fait réagir aux menaces et se défendre contre les intrusions, et elle serait peuplée d'esprits animaux aux pouvoirs aussi grands que leur taille.
Si Shiohin savait que chaque légende recelait un fond de vérité et analysait les récits de son karo pour déterminer dans quelle mesure ses récits étaient dignes de foi, les deux Bushis ainsi que Nahoko, nonchalamment assis à côté du courtisan écoutaient d'une oreille distraite, contrairement à K'mee qui écoutait les yeux brillants de curiosité d'en apprendre autant sur ces nouveaux paysages qu'elle voyait. Le voyage se fit sans incident notable, et après quelques jours de chevauchée, le groupe atteignant le sommet d'une colline put contempler le but de leur expédition.
La forêt de Shinomen Mori couvrait toute la ligne d'horizon devant eux et s'étendait aussi loin que le regard pouvait porter. La shiotome eut une moue dubitative devant le spectacle, se demandant bien comment elle allait pouvoir trouver les membres du Clan du Renard sans l'ombre de la moindre piste. Malgré tout, elle reprit au trot et commença à descendre le sentier menant à l'orée, suivie par ses compagnons.
Les bois étaient plus loin qu'ils paraissaient, et ils ne s'enfonçèrent dans la lisière que le lendemain. Les troncs se ressérèrent bien vite, et les cavaliers durent rapidement se mettre en file indienne pour progresser. K'mee, à pieds, avait pris la place de Kimiko en tant qu'éclaireur, mais restait à vue pour bénéficier du talent d'orientation sans faille de la Licorne, et accessoirement de son adresse à l'arc en cas de problème.
Kimiko prenait la direction approximative du centre présumé de la forêt, supposant qu'il est plus facile de défendre un endroit dont tous les points les plus éloignés sont équidistants. Shiohin prit la décision de ne pas faire de feu lors des haltes, afin d'éviter de provoquer un incendie accidentel. Elle ordonna également à Kimiko de ne pas chasser. La jeune femme acquiesça, mais jeta un regard inquiet vers les sacochesqui contenaient ses rations, calculant mentalement combien de temps ils pourraient voyager avec les vivres en leur possession. Comprenant ses inquiétudes, K'mee intervint en expliquant à ses amis qu'elle était en mesure d'invoquer de la nourriture en quantité suffisante pour tout le monde, réglant définitivement la question de l'alimentation.
Le groupe s'enfonçait de plus en plus profondément dans Shinmen Mori, peinant pour progresser dans cet environnement livré à la fantaisie de la nature. Souvent, ils devaient mettre pied à terre et guider leur monture parmi les ronces touffues qui accrochait les kimonos des dignitaires. Un épais brouillard stagnait au ras du sol, ajoutant à l'ambiance oppressante des lieux une humidité collante et inconfortable. De loin en loin, un animal lançait son cri, résonnant comme un avertissement aux oreilles des samuraïs qui se sentaient comme des intrus.Le troisième jour, Kimiko s'arrêta brusquement, créant un mouvement derrière elle. Elle regardait en tout sens, et Shiohin qui se rapprochait pour s'enquérir de cette halte inopinée remarqua l'air inhabituellement affolé de son amie.

« Qu'y a-t'il Utaku Chan ? » demanda-t'elle doucement.
« Je... Je n'arrive plus à me repérer Asahina Sama
- Comment ça ?
- C'est difficile à expliquer, mais j'ai toujours instinctivement su où se trouvait le nord, et les signes pour s'orienter me sautaient aux yeux. Mais cette forêt... On dirait qu'elle refuse de me parler... »


La Magistrat hocha sombrement la tête.

« So ka. Continuons, cette direction en vaut bien une autre de toute façon. »

Le groupe se remit en route en aveugle. Plus tard dans la journée, K'mee repéra une forme sombre et indistincte qui s'approchait d'eux. Son odorat de Nezumi discerna sans peine l'odeur de souillure qui en émanait. Sans hésitation, Kimiko décocha un trait qui fit mouche et stoppa net l'avancée erratique de la créature. Shiohin mit pied à terre et, accompagnée de ses deux yojimbos alla observer le cadavre. Il s'agissait d'un renard rongé par la souillure. Même mort, l'animal était animé de soubresauts sous l'effet de l'énergie malsaine. La sensibilité magique de la prêtresse lui fit voir clairement le présage, et elle se détourna le visage livide et fermé.
Moroses, la Magistrat et sa suite reprirent leur avancée pénible au milieu des racines et des troncs serrés. Le quatrième jour, Kimiko était prise d'une forte migraine dûe à sa désorientation, au manque de chaleur et à la fatigue des tours de garde qui s'accumulaient, et elle était d'une humeur plus massacrante qu'à l'accoutumée, ce qui n'est pas peu dire. Elle chavauchait à l'avant en silence, les yeux aux aguets malgré les élancements qui lui vrillaient le crâne. Le brouillard s'était épaissit, donnant une allure fantômatique et torturée à toute chose, ce qui pesait encore plus sur le moral des compagnons qui n'en demandaient pas tant.
Plusieurs fois, ils crurent voir une forme massive dissimulée parmi les ombres, mais le temps d'un clignement d'oeil et elle n'était plus là, laissant planer le doute. En fin d'après-midi, Nahoko appela en pointant le bras derrière eux. Kimiko et K'mee, à qui la shiotome avait demandé de rester à sa hauteur, se retournèrent de concert pour apercevoir distinctement ce qui les suivait. Il s'agissait d'un loup immense, faisant facilement dix fois le gabarit de l'animal normal, et qui les observait de ses yeux jaunes brillants d'intelligence.
Sans mouvement brusque, l'éclaireuse attrapa son arc et s'apprétait à encocher une flèche lorsque Shiohin l'interrompit d'un geste.

« C'est un esprit de la forêt Utaku Chan, montrons-lui du respect. »

Elle mit pied à terre et s'avança confiante vers le loup qui la fixait toujours sans bouger. La Magistrat s'arrêta lorsque l'animal grogna, et elle entendit derrière elle une parodie de grognement en retour. Elle se retourna pour voir Dasan, silencieux comme à l'accoutumée qui avait démonté à l'instar de Kimiko, à l'origine du bruit. La Grue leva un sourcil interrogatif à l'adresse de son amie qui haussa les épaules :

« Il faut bien qu'il sache qui porte les crocs de notre côté... »

La Shugenja leva les yeux au ciel en levant la tête puis reporta son attention sur le loup, qui n'avait pas quitté sa place. Elle s'inclina bas, se présenta et adressa ses respects au loup, qui huma l'air avant de faire demi-tour et de s'enfoncer dans les bois.
Tout le monde remonta en selle, se remit en route et chevaucha cinq jours de plus. Transis par l'humidité ambiante, perdus sans espoir de se retrouver, les haltes étaient silencieuses et maussades, et les deux courtisans étaient éprouvés au-delà de ce qu'ils auraient pu imaginer. Et toujours, le loup les suivait à quelque distance, sans prendre la peine de se dissimuler à leurs regards.
Fatiguée et à moitié rendue folle par sa migraine qui ne lui accordait aucun répit, Kimiko volta soudain et fit face au loup. Surprise par la manoeuvre, Sakura-Uma se cabra en hennissant, et claqua des sabots en signe de protestation. La Licorne raccourcit les rênes pour c almer fermement l'animal; et regarda le loup droit dans les yeux avant d'exploser toute la frustration accumulée depuis leur entrée dans la forêt :

« Combien de temps vas-tu nous suivre ? Les loups sont-ils donc devenus des charognards pour que tu attendes notre mort si patiemment ? Si un jour tu te lasses de nous observer, peut-être iras-tu prévenir le Clan du Renard que nous les cherchons !
Utaku San ! »
, interrompit violemment Shiohin d'une voix autoritaire qu'elle avait rarement utilisé sur sa garde du corps. Mais le temps qu'elle reprenne la jeune femme à l'ordre, le loup avait ouvert la gueule et tiré la langue comme s'il souriait et s'était éclipsé plus vite que l'oeil ne pouvait le suivre. Le rappel à l'ordre avait été suffisamment sec pour que Kimiko se raidisse comme un enfant pris en faute.

« Mais... Asahina Sama, veuillez m'excuser mais je n'en peux plus de cette forêt. On erre comme des âmes en peine depuis des jours dont il est impossible de tenir le compte, je ne sais pas où on est et ce loup qui nous nargue... »

La Shugenja ne pouvait pas vraiment tenir rigueur à la jeune femme, car elle-même était plus que lasse. L'écart de conduite de la shiotome venant pourtant du Clan le plus habitué aux longs et rudes voyages en disait long sur l'état d'esprit des compagnons.
Elle s'apprêtait à redonner le signal du départ, quand débouchant de nulle part, un homme sortit de derrière un arbre, le loup sur les talons.
« Konichiwa, Magistrat Sama, je suis Kitsune Eizo, et je suis chargé de vous mener à mon Clan », se présenta l'inconnu en s'inclinant bas.
Shiohin descendit de cheval, s'inclina à son tour en se présentant et introduisit les membres de sa suite. Kimiko leva un sourcil discrètement quand la prêtresse présenta les deux ronins, et estima qu'elle leur faisait trop d'honneur. La jeune femme aux cheveux blancs prit son cheval par la bride et l'amena à Kimiko pour qu'elle s'en charge. Tout en prenant les rênes, la Licorne eut un regard entendu à l'adresse de sa supérieure qui signifait clairement « Vous voyez que j'ai eu raison de faire ça ! », puis attendit que le guide et le loup commencent à s'enfoncer dans les bois, la Grue sur les talons. La yojimbo laissa également passer à l'avant Sosuke, lui permettant ainsi d'avoir tous les non-combattants en ligne de mire au cas où. Elle ne se retourna pas pour voir si leurs deux surveillants avaient emboîté le pas.
Après plusieurs heures de marche étonnament facile, le groupe et le guide arrivèrent dans un espace où les arbres étaient écartés de telle façon que la circulation à cheval était aisée dans les deux sens. Les troncs étaient immenses et s'élançaient vers le ciel caché par des branches aussi grosses que certains chênes vénérables. Entre eux étaient jetés des ponts suspendus et de nombreuses échelles menaient à des paliers gigantesques cloués aux branches sur plusieurs niveaux. Des maisons étaient construites dessus, ou aménagées dans des niches qui s'ouvraient dans les troncs. Shiohin était émerveillée du spectacle, à l'instar de ses compagnons qui levaient les yeux et regardaient autour d'eux bouche bée.
S'ils étaient également sous le charme, Dasan et Kimiko avaient également remarqué que les rues étaient bien trop calmes pour une capitale de Clan, même mineur. Le fait qu'il y ait beaucoup d'enfants et peu d'adultes pour les surveiller en disait long, et les deux yojimbos échangèrent un regard entendu.
Ils furent conduits devant le daimyo du Clan qui les reçut avec bienveillance. La Magistrat lui présenta ses respects avant qu'il ne lui demande l'objet de sa visite inattendue. La prêtresse avoua avoir besoin de renseignements d'ordre magique assez pointus, et souhaitait bénéficier de la sagesse réputée du Clan, si le daimyo lui donnait son accord. Elle précisa que ses recherches concernaient les nemurenaïs ainsi que le cristal Nezumi. Le vieil homme l'ecouta attentivement, et jugeant l'affaire importante, demanda à son karo de les mener à leur meilleur senseï Shugenja afin qu'il réponde à leurs questions.
En chemin, le conseiller expliqua au groupe que le Clan était actuellement en guerre et que la plupart des ressources en matériel, personnel et ravitaillement y étaient engagées et il s'excusa pour le pauvre accueil que les circonstances lui imposaient. Shiohin dissipa diplomatiquement le malaise et le karo les amena à leurs quartiers pour qu'ils puissent s'habiller plus confortablement.
Une fois en kimono, Shiohin attendit que tout le monde fut rassemblé et elle leur annonça que leur enquête ne reprendrait que le lendemain, et qu'ils avaient quartier libre pour évacuer la tension et la fatigue de cet éprouvant voyage. Elle voyait bien que tout le monde était exténué, et une erreur d'étiquette était déjà trop facile à faire en temps normal, mais dans leur état elle ne doutait pas que même Sosuke, pourtant rompu à l'art de la courtisanerie depuis sa jeune enfance, fut déconcentré au point d'en faire lui-même. La décision fut accueillie avec des murmures et des soupirs de gratitude, et très vite le groupe se dispersa.
Les rares habitants restants leur conseillèrent une source chaude aménagée, et tous s'y retrouvèrent, hommes d'un côté, femmes de l'autre. Personne ne s'étonna de trouver une caractéristique géographique de type volcanique dans une forêt, mais leur bien-être immédiat rendait toute autre considération superflue. Ils restèrent longtemps à se délasser et à détendre leurs muscles courbaturés, parlant de sujets légers.
Même Dasan se montra loquace au grand étonnement de Sosuke et Nahoko. Des rires fusèrent bientôt, tous profitant de ce moment de calme sans considération de Clan ou de statut. En sortant des thermes, chacun avait retrouvé le sourire, même Kimiko qui pourtant avait toujours une sourde migraine. Nahoko se fit la réflexion que son employeur avait eu de la chance de trouver si belle femme, maintenant qu'il pouvait la voir sous un jour favorable, la tête vide de tout souci. Puis ils se retrouvèrent autour du dîner, toujours devisant de sujets sans rapport avec leur mission. Anecdotes de batailles, histoires drôles ou indiscrétions de cour sans conséquence, tout y passa, et les mets sur la table disparurent dans leur estomac sans qu'ils s'en rendent compte. K'mee se délectait de toutes ces récits, et elle avait les yeux pétillants de plaisir et de joie à les écouter. Enfin, chacun prit la direction de ses appartements afin de prendre un repos bien mérité.
Le soleil avait déjà bien entamé sa course dans le ciel quand tous furent réunis le lendemain. S'ils n'était pas très honorable pour un samuraï de se montrer oisif, la Magistrat comprenait cependant que cette nuit de confort avait fait autant de bien à leur corps qu'à leur esprit. C'est donc frais et dispos, hormis la migraine qui ne quittait pas Kimiko et qui vivait avec bon gré, mal gré, que la troupe se rendit chez le senseï Shugenja qui devait les aider.
L'homme était d'un âge avancé, plus vieux même que les deux ronins qui les accompagnaient dans l'indifférence générale sauf parfois par K'mee qui leur posait des questions auxquelles ils répondaient volontiers, ne lui tenant pas rigueur pour cette mise à l'écart qui d'ailleurs n'avait pas l'air de les chagriner. Il portait une longue et fine moustache, assortie à ses cheveux d'un blanc rivalisant avec ceux de la Grue, fins comme des fils de soie et qui pendaient librement, entourant son visage ridé et serein et reposant sur son kimono vert sombre, liseré de brun et rehaussé de fils d'or rappelant la forêt.
D'une voix douce, il leur demanda la raison de leur venue, et encore une fois, Shiohin décida de lui avouer la vérité au sujet du vol des nemurenaïs. K'mee ajouta le récit du vol du cristal à la tribu de la queue tordue, et derrière eux, Sosuke s'étranglait de la manière dont était menée cette enquête censément secrète et dont deux Clans déjà savaient les tenants et aboutissants. Malgré tout, le maître Shugenja leur assura de sa discrétion, mais il leur était reconnaissant de l'avoir mis au courant, car il pouvait ainsi faire ses recherches avec tous les éléments en sa possession.
Celles-ci durèrent trois jours, durant lesquels Shiohin et sa suite subirent une inactivité forçée. La jeune Grue en profita pour lire quelques vélins de prière, et apprendre les sorts qui y étaient inscrits. Sosuke tenta d'apprendre des nouvelles de l'extérieur, mais ses tentatives se révélèrent infructueuses , aussi passa-t'il le reste de son temps en bonne compagnie discrète. Nahoko disparut pendant ce laps de temps, s'assurant que personne ne puisse tourner les activités du courtisan à son avantage. K'mee aidait le senseï dans ses recherches, le renseignant sur la magie Nezumi dont il était peu familier. Enfin, Dasan et Kimiko, lassés par le manque d'action, s'entraînaient au maniement des armes tout le jour durant.
La Licorne avait décidé depuis quelques temps d'assimiler à sa manière le style de combat à deux armes de la famille Mirumoto, car elle était aussi habile avec l'une ou l'autre main et elle avait décidé de tirer parti de cet avantage. Aussi, depuis plusieurs semaines, elle consacrait quelques heures lors des haltes à manier son daisho. Elle avait poursuivi ses efforts dans la forêt, malgré la fatigue et le mal de tête, et elle continuait à présent inlassablement à répéter ses katas. Setsuko, le ronin Bushi, était assis en tailler sur un gros rocher, et l'observait le menton posé sur ses mains en coupe.
Encore maladroite, la shiotome rata un mouvement de façon plutôt comique, et le vieux guerrier ne put s'empêcher de rire doucement. Kimiko stoppa net sa passe d'arme imaginaire et, haletante et les cheveux défaits, elle lança un regard meurtrier de ses yeux clairs à son homologue déchu.

« C'est pas comme ça qu'il faut faire Kimiko... » l'interpella ce dernier.

L'éclaireuse se dressa comme un serpent devant l'insulte et ses yeux s'étrécirent encore plus.

« Utaku Sama pour vous... ronin ! Je peux tolérer Utaku San car vous êtes âgé... »

Le vieil homme rit de plus belle

« Effectivement je suis âgé, et bien trop pour cette mascarade protocolaire Kimiko... Quoi qu'il en soit, je peux te montrer comment te battre à deux lames.
- Votre style est différent du mien ronin... Vous maniez deux lames longues.
- C'est l'étape après celle que tu es en train d'apprendre
- Eh bien je l'apprendrai moi-même quand j'aurai maîtrisé celle-ci. Je préfère encore apprendre seule en dix ans ce qu'un ronin m'aurait appris en cinq minutes...
- Eh bien soit... Je voulais simplement rendre service...
- Restez simplement à votre place, ça sera déjà bien assez... »
répondit la jeune femme en se retournant pour mettre fin à la discussion.

Elle se remit en position et reprit ses mouvements depuis le début. Silencieux, le vieil homme continua de regarder le ballet de la Licorne, à la fois triste et étonné que Kimiko, appartenant pourtant au Clan le plus ouvert aux étrangers et ayant subit pendant des années le racisme de leur frères, le traite si violemment. Tout en suivant Kimiko des yeux, il se demanda quelle blessure cachait ce caractère...
Durant leurs errances dans la forêt, Sosuke et Shiohin avaient longuement réfléchi à leur arrivée dans le Clan du Renard. En effet, ils venaient pour demander des informations précises sur un sujet pointu. Il est déjà de bon ton à Rokugan de se présenter avec un cadeau pour son hôte, encore plus quand on vient demander à ce même hôte de dévoiler des secrets de Clan... Or la Magistrat ne voyageait qu'avec le strict nécessaire, de même que ses suivants, et ils étaient bien en peine de trouver un présent digne d'intérêt pour les membres du Renard. Voyant K'mee préparer le repas, Sosuke eut l'idée de proposer aux notables du Clan une séance de magie Nezumi, qui était assez rarement pratiquée, et uniquement par les membres de ce peuple. Les Shugenjas du Clan du Renard étant des spécialistes des différents mondes qui cotoyaient celui de Rokugan avaient de fortes chances d'être intéressés par un voyage dans ce monde des rêves et des ancètres que K'mee appelait l'Itchi. Sosuke et Shiohin conclurent que c'était un cadeau valable et demandèrent à la Nezumi qui accepta sans rechigner.
Le soir de leur arrivée, ils proposèrent conformément à leur idée une expérience de voyage dans l'Itchi à l'attention du daimyo et du senseï qui les aidait. K'mee prépara le rituel et Shiohin et les deux Renards prirent part dans le cercle. Ce que les deux hommes firent, nul ne le sait, mais Shiohin retourna auprès de sa soeur et du mari de sa yojimbo. Les deux rêvaient de choses parfaitement inintéressantes. Lorsqu'elle voulut observer les songes de son frère, elle se heurta à un esprit vide et brumeux. Lorsque le rituel prit fin, elle demanda à la femme-rat la raison de cette étrangeté, et sa protégée lui dit que c'était inhabituel, et que le sujet devait être inconscient ou drogué. Shiohin en conçut une grande inquiétude, mais était dans l'impossibilité de tirer un trait sur cette affaire dans l'immédiat.
Or donc, au bout de ces trois jours de recherches sur les nemurenaïs, Shiohin, K'mee et le Renard avaient pu déterminer que selon toute vraisemblance, le cristal permettait de faire cohabiter plusieurs kamis dans un objet, créant des nemurenaïs multi-élémentaires. Il pouvait également y faire cohabiter des kansens, ces kamis pervertis par la souillure, et la perspective que les nemurenaïs les plus puissants de Rokugan, témoins des plus grandes batailles et portés par les plus grands héros puissent être souillés fit courir un frisson sur leur échine.
Ils ne purent pousser leur imagination plus loin, car le karo du daimyo les rejoignit à ce moment là et leur annonça que le chef du Clan désirait s'entretenir avec eux.
Arrivés dans la salle d'audience, le seigneur ne perdit pas de temps et leur expliqua quelle était la situation du Clan. Celui-ci était en guerre contre l'Outremonde, comptant trente milles têtes. A ce nombre, un murmure d'effroi courrut parmi les héros, et si ce n'avait été le daimyo lui-même qui avait avancé ce chiffre, Kimiko aurait demandé confirmation.
En effet, la forêt de Shinomen Mori se trouvait pratiquement en plein centre de Rokugan, très au nord du Mur que gardait vaillamment le Clan du Crabe dont Dasan était issu. Qu'une armée aussi nombreuse ait pu traverser une si grande distance était rarissime, et ne se faisait qu'au prix de grandes pertes de part et d'autre. Mais les mauvaises nouvelles ne s'arrêtaient pas là : cette troupe attaquait au nord de la forêt, à la frontière avec le Clan du Scorpion. Normalement, les bois, effectivement doués de conscience comme l'apprirent Shiohin et ses amis à cette occasion, aurait dû séparer les soldats de l'Outremonde en petits groupes faciles à exterminer par les membres du Clan. Or il apparaissait que l'immonde armée recevait une aide extérieure qui la ravitaillait. Même si rien ne fut prononcé à haute voix, chacun avait en tête le Clan du Scorpion.
Le daimyo reprit rapidement la parole pour que personne ne tire de conclusions hâtives. Il leur annonça que l'ensemble du Clan allait se mettre en marche vers le nord pour lutter contre les troupes maudites et que, de fait, il ne serait plus en mesure de leur offrir l'hospitalité. Il fut également désolé de leur apprendre qu'aucun guide ne pourrait les escorter hors de la forêt, et que celle-ci les traiterait comme des étrangers sans la protection des esprits gardiens qui partaient également en guerre.
Un choix cornélien s'offrait à la Magistrat : suivre les renforts et participer à une bataille qui paraissait suicidaire, ou errer dans la forêt en priant pour ne pas changer de monde et mourir de faim. Sosuke, s'il avait envie de se rapprocher de son Clan, n'avait pour autant pas envie de trancher trente milles têtes pour y parvenir. En courtisan avisé, il avait bien remarqué que Shiohin se méfiait de lui, et il opta pour la psychologie inversée. Se rapprochant de la prêtresse, il lui conseilla à voix basse d'accompagner le Clan à la guerre.
Il avait cependant mésestimé un détail : s'il était réputé que la famille Asahina était pacifiste et abhorrait la violence, ce trait de caractère n'avait pas lieu d'être quand l'Outremonde pointait son nez. Le teint du Scorpion devint blafard quand Shiohin acquiesça à sa suggestion et la transmis au daimyo qui fut honoré de les compter dans ses rangs. Ne pouvant se rétracter, il recula à sa place en se maudissant pour cette erreur de calcul.
Trois jours supplémentaires furent nécessaires à la préparation du départ. La Magistrat et sa suite participèrent aux réunions d'état-major afin d'être mis au courant de la situation exacte. Kimiko se renfrogna quand le karo militaire du daimyo leur indiqua l'emplacement de la capitale sur la carte, car elle n'aurait jamais pensé être à cet endroit de la forêt.
Notant son mouvement d'humeur, le conseiller sourit et leur expliqua que plusieurs mondes se chevauchaient sans qu'on s'en aperçoive et que même le meilleur éclaireur n'avait aucune chance de s'y repérer s'il n'était guidé par un esprit de la forêt. Il y avait une bonne distance à parcourit vers le nors-nord-ouest pour atteindre le lieu des combats, et les deux Bushis estimèrent un bon mois de voyage difficile à travers les bois pour y parvenir. Pourtant les officiers du Clan du Renard ne semblaient pas inquiétés par ce facteur.
La veille du départ, le daimyo convoqua l'assemblée et les remercia encore pour leur choix d'aider le Clan. Shiohin rétorqua que l'honneur lui revenait, et qu'il était de son devoir de protéger l'Empereur et ses terres de la menace de l'Outremonde. En guise de remerciement, le seigneur claqua dans ses doigts et l'on amena sur un coussin de velours un katana sorti de son fourreau, posé parallèlement à l'arme.
La garde et le fourreau étaient magnifiquement ouvragés, ciselés avec une minutie extraordinaire. Mais ce qui frappait plus encore, c'était la lame elle-même faite de jade poli et si aiguisé que le fil n'était pas plus épais qu'un cheveu.
Le daimyo embrassa le groupe d'un geste, puis désigna l'arme.

« Une bataille d'une telle ampleur nécessite des moyens adaptés. Ceci est le katana le plus précieux de mon Clan, et j'aimerai que l'un d'entre vous le porte au combat qui nous attend. »

Shiohin et ses amis étaient bouche bée de stupéfaction devant la perfection de l'arme, et aucun ne se sentait digne de brandir une telle lame. La jeune Grue reprit ses esprits et objecta à haute voix ce que tout le monde pensait :

« Mais... Kitsune Sama, cette arme devrait revenir à votre Champion, pas à d'humbles invités...
Mon Champion est un Shugenja Asahina San »
répondit en souriant le seigneur Renard, « et aucun de mes Bushis ne peut prétendre rivaliser avec la puissance d'Hida San ou la finesse d'Utaku San. De plus, il serait dommage que ces dernières journées d'entrainement ne reçoivent pas de récompense » ajouta-t'il avec un sourire malicieux.

Les deux yojimbos se jetèrent un regard sans un mot, jaugeant certainement lequel des deux avait le plus de chance de le porter. Shiohin réfléchit un instant et se remémora toutes les batailles livrées par les deux guerriers. Dasan ne s'était jamais séparé de son tetsubo, et si Kimiko avait une nette préférence pour le kyujutsu, elle dégainait son katana sans hésiter quand l'ennemi approchait trop près. Elle se souvint particulièrement du vilain qu'elle avait occis sans même qu'il ne s'en rende compte, alors qu'elle se tenait pourtant devant lui.
Très logiquement, elle désigna la Licorne pour être le bras de la relique. La jeune femme rougit sous l'effet de l'honneur qu'on lui faisait. Le daimyo hocha une fois la tête

« Excellent choix... Il me fait d'autant plus plaisir que le katana du Clan soit brandi par une lointaine cousine de la Ki Rin.
- Je saurai m'en montrer digne, Kitsune Sama, se permit d'ajouter la shiotome.
- Je n'en doute pas... »
renchérit le daimyo qui lui fit signe d'approcher.

Il présenta l'arme à l'assemblée, puis le remit au fourreau et la tendit à Kimiko qui, agenouillée devant le seigneur, la reçut. Puis elle se releva et la présenta à son tour avant de la glisser à sa ceinture. L'audience fut levée et chacun alla finir d'empaqueter ses affaires.
Le lendemain, le Clan et nos héros étaient rassemblés et attendaient le signal du départ. Kimiko révisa à la hausse le délai qu'elle avait estimé pour le voyage tant il y avait d'hommes et de chariots. Le cortège s'ébranla enfin et la tête de la colonne, dont Shiohin et elle faisaient partie avec leurs compagnons, s'enfonça dans les bois. Très étonamment, la première journée de voyage fut aisée et même si elle n'aurait su dire combien de lieues ils avaient parcouru, ils avaient avancé bien plus vite que sa meilleure estimation.
Les autres journées furent identiques. On aurait cru que la forêt leur aménageait un passage, écartant les troncs, et aplatissant les racines. Le sol était sec mais légèrement élastique pour ne pas fatiguer les chevaux, et les ronces semblaient se rétracter pour ne point blesser inutilement. Tout autour d'eux, on entendait des bruits étouffés, et de loin en loin une silhouette animale passait en un éclair entre deux arbres. Un Shugenja expliqua à Shiohin que les esprits de la forêt avaient battu le rappel et que tous les prédateurs se rendaient au front.
Ils arrivèrent à la base arrière du Clan du Renard après une grosse semaine de trajet, et Kimiko abandonna définitivement toute idée de calcul tant qu'elle serait dans cet endroit étrange. Aussitôt de nouvelles tentes furent montées pour accueillir les nouveaux arrivants, et Shiohin fut convoquée à la réunion de guerre qui débutait sans tarder.
Le général en charge des troupes du Renard les salua et les remercia de leur présence, puis il avisa le katana célèbre du Renard passé dans l'obi blanc de la Licorne, mais il n'en fit aucune remarque. Il se pencha sur les cartes et fit un point récent sur le déroulement des combats qui faisaient rage.
L'officier confirma le nombre effarant de trente milles hommes pour le camp de l'Outremonde qui seront opposés à deux milles Shugenjas du Clan du Renard.

« Et combien de Bushis ? » demanda Dasan de sa voix rauque.

Le général leva les yeux sur lui et grimaça.

« Malheureusement aucun... Hormis vous trois, évidemment. Mais les esprits de la forêt et les animaux combattront à nos côtés. Ne sous-estimez pas cette force... », précisa-t'il en voyant l'air incrédule du Crabe et de la Licorne, « Ils combattent pour défendre la forêt et seront des adversaires redoutables. Et les bois eux-mêmes nous aideront...
- Avez-vous décidé du champ de bataille ?
S'enquit Kimiko.
- A vous de me le dire, sourit l'officier
- Comment ça ?
- Nous pouvons effectuer un puissant rituel pour nous faire entendre de la forêt et lui faire prendre l'apparence que nous désirons. »


Shiohin resta sans voix devant les connaissances occultes de ce Clan extrêmement discret. Mais Dasan reprenait la parole et elle ne put développer les détails de ce rituel. Qu'à cela ne tienne, elle aurait l'occasion de le voir de ses propres yeux.

« Nous devons d'abord passer en revue nos options avant de décider du terrain...
- Hida San a raison
, renchérit la Licorne. De quoi sont composées les troupes de l'Outremonde ?
- En grande partie des gobelins... Des kansens pour la force de frappe magique, des onis mineurs pour maintenir la discipline et le moral.
- Et leur commandant ? L'avez-vous vu ?
Voulut savoir le Crabe.
- Difficile de le manquer... Il fait plus de cinq pas de haut. Il a la peau blafarde, et de très longs bras terminés par des ongles aussi longs et coupant que des katanas. Il ressemble à un cadavre décharné, et ses longues plaintes glacent le coeur d'effroi... Mais le plus important, c'est que ceux qui l'ont approché et survécu disent qu'il dégage une aura effroyable qui soulève l'estomac et pousse instinctivement à la fuite. Il sera très difficile de le combattre...
- Chi No Oni... »
conclut Dasan, et ses mots firent peser un lourd silence autour de la table basse.

Chi No Oni était un des lieutenants les plus puissants de Jigoku, le monde maudit situé au centre de l'Outremonde. Outre son aspect effrayant et sa force physique, il inspirait la terreur au plus vaillant, et on disait qu'avaler une goutte de son sang transformait le serviteur le plus fidèle de l'Empereur en sbire de l'Outremonde. Qu'il soit à la tête de l'armée était de très mauvais augure et expliquait beaucoup de choses quant à cette perçée hors norme à l'intérieur de Rokugan. Brisant le silence, Kimiko reprit, bien décidé à ne pas se laisser décourager.

« Le gros des troupes est faible et couard. Sans commandement, ils s'enfuiront vite...
- Il y a une autre solution
, avança le général. Nous pouvons isoler des groupes d'à peu près un millier, et les exterminer poche après poche.
- L'idée est tentante
, remarqua Dasan, mais pas à notre avantage. La force morale de vos prêtres n'est pas infinie, de même que celle de mon bras. Nous devrons tôt ou tard rompre le combat pour nous reposer, et à chaque fois revenir diminués des pertes que nous aurons subi, face à une armée qui se sera reformée. »

Le Crabe avait raison. Une guerre d'usure est envisageable dans une place forte, pas dans une forêt. Kimiko relança son idée première :

« Nous devons frapper vite et fort, et concentrer nos efforts pour faire tomber leur général ! »

Derrière elle, une rire doux se fit entendre. Elle se retourna pour voir Setsuko le ronin en compagnie de Sarin, son ami Shugenja.

« Tuer Chi No Oni... Voilà qui est présomptueux, jeune Kimiko... Nous l'avons rencontré jadis, et c'est un adversaire plus que redoutable que vous ne devez pas sous-estimer. Il est quasi-immortel et les lames ordinaires ne l'atteignent pas.
- Vous l'avez rencontré, et pourtant vous êtes encore là... Il ne doit pas être si terrible que ça ronin..., rétorqua-t'elle d'un ton sec.
- Laissez-le parler Utaku Chan
, tempéra Shiohin. Eux aussi vont risquer leur vie, du moins je l'entend ainsi, et leur expérience ne peut nous être préjudiciable. »

Pour autant, elle ne remercia pas le ronin de ses précisions, et les deux femmes reportèrent leur attention sur la bataille. Le général regarda la shiotome dans les yeux et lui demanda très sérieusement :

« En admettant que nous choisissions votre option, que suggérez-vous ? »

Kimiko étudia la situation et les éléments dont elle disposait un long moment, puis exposa les prémisses de son plan :

« Si vous pouvez modeler le terrain à votre guise, faites une grande clairière autour de l'oni majeur, vierge de toute végétation. Sans aucun couvert, il sera aisé à repérer, et ses sbires alentours seront facilement en proie à nos sorts.
- On pourrait même créer une colline sur laquelle nos Shugenjas pourraient se poster pour avoir une ligne de vue dégagée sur nos ennemis
, ajouta Dasan de sa voix rocailleuse.
- Excellente idée, renchérit Kimiko, car la pente donnerait de l'élan pour une charge de cavalerie qui nous mènerait au contact de Chi No Oni, et, postés en hauteur, nos prêtres seront plus facile à défendre... Il faudrait également rendre les bois qui entourent la clairière inextricables pour ralentir l'arrivée des renforts. »

L'officier du Renaud commençait à y croire, et il prit part au plan.

« Les esprits de la forêt et les animaux se chargeront de tout ce qui sortira des bois pour minimiser l'impact des renforts...
- Les Shugenjas seront placés en unités homogènes avec des prêtres plus ou moins expérimentés mélangés
, compléta Shiohin. Une partie s'occupera du terrain, et les deux autres unités s'assureront l'une de la survie des combattants, et l'autre de la magie offensive. Il faudra que vos hommes prient avec suffisamment de ferveur pour convaincre les kamis de puiser dans leur propre force pour lancer les sorts qu'on leur demande, afin d'économiser les forces vitales de nos prêtres. »

Le plan fut bientôt mis au point en partant de ces bases, et l'attaque fut décidée pour le surlendemain, afin qu'hommes et chevaux fussent frais et dispos. De plus, le général devait mettre en place le rituel.
Le matin de la bataille arriva vite, et c'est dans une ambiance pesante que Kimiko sella Sakura-Uma. Le brouillard s'était levé, ajoutant à la morosité. Elle vérifia plusieurs fois ses sangles, la solidité de la hampe de son yari, le fil de son katana. Elle portait également son wakizashi, mais uniquement par tradition car celui-ci serait inefficace contre la cible principale de la journée. Elle huila la corde de son arc, fit l'appoint de son carquois, et alla rejoindre les autres. Tous étaient silencieux, absorbés par de sombres pensées. Kimiko se rappela les paroles de son défunt père à l'aube de sa première incursion dans l'Outremonde, celle-là même qui lui coûta si cher, et elle vida son esprit de toutes les choses que son imagination lui avaient fait éxagérer. Plus sereine, elle attendit que la Magistrat accompagne le daimyo et le Champion sur le lieu de l'affrontement.
Arrivés sur place, Shiohin fut frappée par l'ampleur du rituel en préparation. La moitié de l'effectif du Clan formait un cercle immense, et leur psalmodie répétée à l'unisson par un millier de bouches faisait résonner les entrailles. Un sourd grondement se fit entendre, et doucement la terre s'éleva en une colline. Le général donna le signal et le reste de l'armée prit position dans ses unités. Rapidement, la butte fut formée, comme si elle existait depuis les centaines d'années. Les groupes de Shugenjas se positionnèrent avec discipline.
Au sommet de l'élévation, Kimiko attendait le signal de la charge. Sa jument piaffait, rendue nerveuse par l'odeur de souillure, l'air saturé de magie et la tension de sa maîtresse qui lui flattait l'encolure pour la rassurer. Dasan d'un côté, Shiohin de l'autre, K'mee à pieds entre les deux femmes, avec Sosuke, Nahoko et les deux ronins derrière elle, elle était concentrée sur les mouvements de terrain, bien décidée à repérer le général ennemi et à l'engager la première.
Maintenant que la colline était crée, le groupe de prière demandait à la forêt de s'écarter, et, comme si l'on tirait un tapis, la clairière à leur pieds s'élargit démesurément. L'herbe sembla rentrer dans la terre, les racines se tortillèrent comme des serpents pour s'enlever de la zone. Il ne resta bientôt qu'un vaste cercle grand comme un village complètement stérile.
La création de la clairière avait dévoilé les forces de l'Outremonde. Les gobelins, dépassés par les évènements, regardaient en tous sens en proie à la panique. Mais dans l'espace récemment ménagé apparut dans une odeur nauséabonde Chi No Oni qui lança un long hurlement qui glaça de terreur les défenseurs de Shinomen Mori. L'apparition de leur général galvanisa les créatures qui lui firent un triomphe en frappant leur bouclier du plat de leur lame rouillée.
Il n'en fallut pas plus à Kimiko. Elevée depuis sa plus tendre enfance parmi une unité d'élite réputée dans tout Rokugan, descendante directe d'une femme dont on avait changé le nom pour que sa gloire ne soit jamais ternie, son conditionnement de Vierge de Bataille prit le dessus et elle tira son katana au clair, tout en piquant des deux sur le flanc de son destrier. Celui-ci se cabra, donannt le signal de la charge, et la monture dévala la colline de toute la puissance dont il était capable. Surpris, ses amis réagirent avec un temps de retard et se lancèrent à sa suite. La Licorne, épousant les formes de sa compagne animle et katana brandit haut, poussa son cri de guerre que nul de ses compagnons n'avait entendu auparavant : un long « youlyoul » strident poussé à la fois avec la gorge et la langue, issu des traditions nomades des habitants des terres brûlées. Loin derrière, Shiohin s'étonna de cette manifestation gaijin chez son amie, mais elle l'avait rarement vu dans un état d'excitation pareil.
La shiotome fonçait en ligne droite sur l'oni majeur, sans considération pour ce qui se trouvait entre elle et sa cible. Quand elle heurta les premiers gobelins, Nahoko eut pitié d'eux, et quand il voyait le carnage effectué par une seule Vierge de Bataille, il avait du mal à concevoir l'effet de la charge d'une unité entière.
Kimiko avait fait couler le premier sang et sa lame en était déjà noire et poisseuse. Sous elle, d'autres créatures étaient piétinées par Sakura-Uma. Ensemble, femme et monture esquivaient les coups comme si elles ne faisaient qu'une. Chaque coup de katana traçait un chemin sanglant vers le général ennemi. Pas une seule fois elle ne s'était retournée pour voir si ses compagnons suivaient. Ces derniers étaient d'ailleurs assez loin derrière, car la masse de gobelins s'etait reformée après le passage de la Licorne et ils devaient se frayer leur propre route pour la rejoindre. Seule K'mee avait pu s'engouffrer dans la brèche derrière Kimiko, mais elle n'était pas bonne combattante, et elle essayait d'attirer l'attention de son amie.
Le katana de jade frôla d'un cheveu son chapeau de paille, pour aller décapiter proprement un gobelin derrière la Nezumi, et de sa main libre, la jeune femme attrapa la main de K'mee et la tracta à l'arrière de sa selle. Enfin en sécurité, la femme-rat put elle aussi se concentrer sur la bataille et elle commença à faire pleuvoir des sorts sur les gobelins.
Elle n'était pas la seule d'ailleurs, et les premières boules de feu commençèrent à pleuvoir dans la clairière, s'écrasant sur les troupes maudites et dispersant les cadavres dans leur souffle chaud. Des cris d'agonie s'élevèrent bientôt de tous côtés. Shiohin lançait des Frappes de Jade qui carbonisaient les créatures souillées dans un éclair vert. Dasan faisait tournoyer sa masse et fauchait ses ennemis sans fournir d'effort. Trois gobelins mordaient la poussière à chaque mouvement qu'il effectuait. Derrière eux les deux Scorpions étaient un peu plus tranquille grâce au Crabe qui maintenait le gros des assaillants, et ils purent voir sur les côtés des nuées d'animaux prendre position sur le pourtours de la clairière menés par les esprits de la forêt : le loup qu'il avaient rencontré, un sanglier gigantesque et un renard massif. Sans attendre, ils défendirent avec leurs crocs et leurs griffes l'accès à la zone de combat, de sorte que les renforts n'arrivent pas trop vite.
Kimiko et K'mee approchaient de Chi No Oni, qui dirigeait ses troupes par la terreur, n'hésitant pas à lacérer de ses doigts effilés quelques gobelins pour l'exemple. Leurs adversaires se faisaient plus coriaces et alors qu'elle se redressait sur son cheval après avoir frappé un gobelin qui s'ajoutait à une liste dont elle avait perdu le compte, elle se retrouva nez à nez avec un kansen de l'air qui se matérialisa devant elle. Peu émue, elle réagit promptement et traversa la forme éthérée de part en part avec sa lame de jade. Il hurlait encore de douleur quand K'mee pointa son doigt poilu et griffu et fit partir l'équivalent Nezumi de la Frappe de Jade de Shiohin. Le spectre se dispersa dans une longue plainte sous l'effet violent de l'éclair vert. Kimiko relança sa jument dans la bataille et reprit sa progression sanglante vers l'immense oni.
De leur côté, la Magistrat et ses trois suivants éprouvaient quelques difficultés à cheminer vers le général ennemi. Ils avaient dû mettre pied à terre et libérer leurs montures qui étaient remontées vers les Shugenjas en soutien, car les poneys n'avaient pas la force de frappe des montures Utaku et leur charge, arrivant à contretemps de celle de Kimiko, avait été brisée par les gobelins devenus attentifs. Ils avançaient grâce à la force de Dasan qui frappait sans relâche, soigné par les prières de Shiohin quand il devenait une plaie vivante sous les coups de la multitude. Il se faisait blesser de toutes part, et malgré cela, il n'avait pas l'air de souffrir des entailles qui lui couvraient le corps.
Nahoko et Sosuke, animés du désir de vivre, participaient au combat, mais eux-même auraient été bien en peine d'expliquer comment ils arrivaient à frapper et esquiver. Ils étaient dans un état second, dans un monde où seuls les instincts et les réflexes comptaient. Les gobelins étaient peu protégés et indisciplinés et les deux Scorpions trouvaient souvent une poitrine ou une gorge à transpercer. De fait, et même s'ils agissaient principalement par survie, ils défendaient efficacement la Magistrat. Ils profitaient de trouées crées dans les rangs ennemis par les boules de feu pour hâter leur progression vers leur cible.
Délaissés par tous, les deux ronins formaient un binôme redoutable qui avançait sans forcer vers l'ennemi qu'ils avaient eu l'occasion d'affronter jadis. Ils voyageaient ensemble depuis tant d'années que nul mot entre eux n'était nécessaire, et leurs mouvements synchronisés semaient la mort avec une économie d'énergie appréciable à leur âge. Un peu derrière eux sur leur droite se tenait avec le maintien droit la Magistrat, ses cheveux blancs portés par la brise tiède des explosions, entourée du triangle des hommes qui l'accompagnait.
Devant eux, dans son armure violette et dominant la masse grouillante sur sa jument, Kimiko tranchait avec fougue et détermination, sans connaître le moindre répit. La Nezumi et elle avaient l'air miraculeusement épargnées par les blessures, mais la dextérité et l'adresse équestre de la jeune femme y étaient pour beaucoup. Les ronins devaient choisir qui soutenir : la Magistrat en charge de l'enquête qu'ils devaient surveiller, ou la Licorne qui les traitait moins bien que sa jument.
Le choix fut aisé pour eux, et les deux samuraïs déchus continuèrent vers l'éclaireuse contre toute logique.
Celle-ci venait de se faire défier par un oni mineur, lieutenant corrompu qui cherchait à se faire bien voir de son maître impie. Kimiko le releva, et demanda à K'mee de ne pas intervenir. Comprenant difficilement le concept d'honneur, la Nezumi se demandait comment un homme pouvait décider de mourir seul contre un adversaire quand des frères d'arme pouvaient l'épauler. Il lui restait encore bien des subtilités humaines à découvrir et à comprendre...
Néanmoins, elle respecta le souhait de son amie, car même si elle lui avait sauvé la vie (et encore, du point de vue de K'mee c'était plutôt le contraire mais la Licorne ne voulait pas en entendre parler), la jeune femme en disposait comme elle l'entendait. Elle manoeuvra pour se retrouver face à son opposant, piétinant dans le mouvement une paire de gobelins, et brandit son katana devant elle en signe d'acceptation.
La créature de l'Outremonde marqua un temps d'hésitation en voyant la lame vert pâle et cette malheureuse seconde de battement lui fut fatale : la shiotome ramena son bras et décrivit un arc de cercle parfait qui découpa l'oni de la base du cou à la hanche opposée. Le katana ressortit sans effort du corps dont la partie supérieure basculait en arrière. K'mee entr'aperçut le regard incrédule avant que son torse ne heurte le sol dans un choc mou tandis que ses jambes tombaient en avant. Kimiko n'avait pas sué.
Avant même qu'elle ait eu le temps de se remettre en garde, une ombre gigantesque recouvrit les deux cavalières. La Vierge de Bataille leva la tête pour voir la face chauve et décharnée de Chi No Oni qui le fixait. Au moment même où leurs regards se croisèrent, une douleur fulgurante la cloua sur place tandis que trois ongles longs comme le bras de Dasan la transperçait comme du beurre. SA bouche s'entrouvrit de surprise, laissant couler un filet de sang au coin des lèvres. Chi No Oni retirait déjà sa main devenue poisseuse du sang de la Licorne qui ne sentait plus rien. Elle glissait dans un monde cotonneux où plus rien ne pouvait plus l'atteindre.
Soudain la réalité explosa autour d'elle, projetant violemment ses impressions aux sens de Kimiko. Dans un maelström de sensations, elle sut qu'elle glissait de sa selle, que son arme lui échappait, que l'oni majeur était à portée de lame et que si elle ne faisait rien, K'mee était la suivante sur la liste. Alors, dans un réflexe désespéré, elle resserra la main sur la poignée de son épée, serra les cuisses et donna un coup de hanches pour se rétablir sur les étriers. Elle profita de l'élan pour faire décrire à son bras un arc de cercle dans la direction approximative du général ennemi. Elle sentit la résistance qu'opposait la chair du monstre, accompagné du cri de douleur et de surprise qui lui indiqua qu'elle avait fait mouche.
Cela lui donna le répit nécessaire pour se recentrer et estimer la situation. Qu'elle soit en vie était miraculeux, mais elle n'avait pas le temps de s'apesantir sur la raison de ce prodige. L'oni revenait déjà à la charge, et Kimiko dévia une partie du coup qui lui entailla cependant grièvement le côté droit. Elle vida cette fois les étriers et chuta lourdement. Elle se releva promptement, embrochant un gobelin opportuniste dans le mouvement, et sauta pour entailler gravement le mollet de la créature. Du sang noir, épais et nauséabond s'échappait des deux blessures et Kimiko en avait reçu quelques éclaboussures. Elle faisait fi des rumeurs concernant le sort qui attendait ceux qui l'ingérait, et, d'un mouvement fluide, remonta en selle où elle se sentait plus à l'aise.
Derrière elle, K'mee, aux premières loges, succomba à l'aura de terreur que dégageait Chi No Oni et sauta à bas de la jument pour s'enfuir en proie à une peur irraisonnée. Son départ mit le doute à la shiotome et l'angoisse s'insinua dans son esprit. Au prix d'un effort de volonté immense, elle la repoussa et cabra Sakura-Uma en signe de défi. Le duel allait reprendre quand se porta à son côté un cheval mené par Setsuko, son homologue ronin. Il frappa de ses deux katanas enchantés, et le monstre, ne sachant quel adversaire frapper, reçut une nouvelle blessure de jade de la part de Kimiko, laissant une trace fumante derrière elle sur la jambe du chef ennemi. La jeune femme cria au vieillard de ne pas se mêler du combat, mais ce dernier fit mine de ne pas entendre sa voix au milieu du brouhaha ambiant.
Les deux vieux amis avaient en effet repéré la manoeuvre de Chi No Oni pour surprendre la Vierge de Bataille et s'étaient portés à son secours. Sarin avait préparé un soin important pour le coup qu'elle ne manquerait pas de recevoir, absorbée par l'oni mineur qu'elle venait d'occire, et Setsuko avait piqué des deux pour la rejoindre au plus vite et attirer l'attention de leur redoutable adversaire. Le remerciement était cependant bien loin des efforts fournis... Le Bushi ronin ne le prenait cependant pas mal, car il avait appris avec le temps à jauger les gens, et savait que l'orgueil démesuré de la jeune femme cachait une blessure profonde. De plus, il n'avait rien à prouver à personne, et encore moins de comptes à rendre. Sans se préoccuper des récriminations de la shiotome, il concentrait sans relâche ses assauts sur la créature.
De leur côté, Shiohin et ses trois compagnons continuaient de faire baisser le nombre de gobelins. Si cela pouvait être perçu comme de moindre importance par rapport au combat contre l'oni majeur, rien n'était cependant plus faux. En effet, malgré leur ténacité, les animaux peinaient à contenir les renforts de l'Outremonde, et bien qu'ils ne fussent que quatre, les samuraïs fauchaient une dizaine d'ennemis à chaque manoeuvre coordonnée.
Craignant d'être débordé, Sosuke pensait avant tout à la sécurité de la Magistrat. Piètre guerrier, moindre que Nahoko qui de son côté savait au moins manier honorablement une lame, il ne voyait pas trop comment la défendre efficacement. Il était bien loin de la cour, où le paraître l'emportait sur l'être. Mais soudain, il lui vint à l'idée que cela n'était pas forcément vrai. S'il pouvait passer pour une menace sérieuse, il attirerait l'attention des gobelins, laissant un répit à la Shugenja. Certes, il seriat bien plus en danger de mort, mais on ne pouvait pas tout avoir... Rassemblant tous ses souvenirs de cours de théâtre qu'on lui avait enseigné, il se remémora les katas de Kimiko, comme base de travail. Poussant un cri de défi magistral, il prit une posture de défense, et entama une série de mouvements qu'il voulait provocatoire. Son plan réussit et plusieurs créatures se détournèrent pour le prendre comme adversaire. Son idée marchait au-delà de ses espérances, ce qu'il regrettait déjà. Malgré tout, il tint vaillamment la ligne, prêt à mourir pour accorder quelques instants de plus à sa supérieure, mais quand il sembla que les gobelins s'élançaient pour la curée, le tetsubo de Dasan les cueillit au vol et ils aterrirent démembrés et sans vie. Cette technique marchait finalement bien après tout. Un sourire aux lèvres, le courtisan se tourna vers un autre groupe de gobelins qui arrivaient pour remplacer les pertes et renouvella l'opération, faisant cette fois passer les cadavres à ses pieds comme ses propres victimes pour gagner en crédibilité et paraître plus menaçant.
Tout autour d'eux, la terre était noirçie par les impacts de boules de feu qui se faisaient plus rares. La ligne de Shugenjas avait dû avancer à flanc de colline pour rester à portée du gros des troupes de l'Outremonde, quittant ainsi la relative sécurité de leur point haut? De fait, certains d'entre eux devaient maintenant défendre leurs confrères contre les créatures ayant réussi à passer le barrage des animaux de la forêt. De plus, le combat durait depuis plusieurs heures et leur force mentale diminuait dangereusement. Les plus expérimentés d'entre eux faisaient toujours appel aux kamis, mais concentraient leurs prières à la survie des combattants.
Dans la clairière, la température était montée de plusieurs degrés et des foyers couvaient ça et là, dispersant des volutes de fumée. L'air était empesantit de l'odeur nauséabonde de la chair calcinée des troupes abjectes de Chi No Oni. Celui-ci faisait toujours face à Kimiko et Setsuko. Sarin était en retrait avec K'mee qui avait repris ses esprits et s'était frayée un chemin au contact de la créature gigantesque. Le ronin s'arrangeait pour garder l'espace autour du général vide de gobelins, et K'mee priait sans relâche les Transcendants pour soigner Kiimko, trop souvent l'objet de l'attention mortelle de l'oni majeur. Ce dernier était malgré tout en mauvaise posture, car s'il portait des coups dévastateurs, il n'en était pas moins débordé par le nombre d'adversaires. En effet, outre Kimiko, K'mee et les deux ronins, les esprits géants de la forêt s'étaient portés à l'assaut du commandant ennemi. Il saignait abondamment par les multiples plaies occasionnées par les griffures, morsures et coups d'épée. Fort heureusement, les esprits avaient l'air immunisé à la possession qui résultait de l'ingestion du sang maudit. Se sachant condamné à brève échéance, l'oni rassembla toutes ses forces et bondit haut au-dessus de ses adversaires.
Il aterrit au milieu d'un peloton de gobelins et chacun de ses doigts embrocha une créature. Les quatre malheureux eurent l'air d'être aspirés de l'intérieur, et leur carcasse se flétrit comme une pomme trop mûre. Ils tombèrent en poussière dès leur dernière étincelle de vie absorbée par leur chef, dont les blessures avaient cessé de saigner. Kimiko lança Sakura-Uma à la poursuite de l'oni, suivie de près par ses compagnons d'arme, humains et animaux. Mais l'oni embrocha huit autres gobelins qui connurent le même sort que les précédents. Déjà la chair remplissait les entailles, et il serait bientôt en pleine forme s'il n'était pas arrêté.
Kimiko était presque sur lui, mais il la fixa avec un rictus ironique avant de bondir à nouveau hors de portée du katana de jade. Rugissant de frustration, la shiotome fit volter sans pitié sa jument et reprit sa course en hurlant tout son répertoire d'insultes gaijin (étonnamment fourni, il faut le préciser). Elle décida de couper à travers un groupement de gobelins, taillant sans regarder dans la masse pour se frayer un chemin car l'oni s'y dirigeait également.
Sarin, le Shugenja ronin, comprit immédiatement que l'objectif de Chi No Oni était de sacrifier son dernier régiment pour recouvrer ses forces. De leur côté, tous puisaient déjà dans leurs réserves et ils n'auraient aucune chance face à l'oni majeur en pleine forme. Il ne lui restait qu'un seul sort suffisamment puissant pour venir à bout des gobelins, mais c'était un sort de zone et la Vierge de Bataille en subirait les effets, ce qui lui serait fatal dans son état. Il lui cria de toutes ses forces :

« Kimiko, déviez votre course, je vais lancer un sort ! »

l'interpellée se retourna pour lui jeter un regard noir et continua sa course sans prendre en compte l'avertissement. Le vieux prêtre soupira et ses épaules s'affaissèrent de dépit. La fierté de la Licorne la perdra plus sûrement que n'importe quel péril. Fort heureusement, les bonds de Chi No Oni les avait rapproché du groupe de Shiohin. Cette dernière en profita pour blesser le général de l'Outremonde avec une ou deux Frappes de Jade bien placées qui le ralentirent suffisamment pour qu'il ne se soigne pas. Quant à lui, Dasan avait entendu l'avertissement de Sarin et l'avait répété à Kimiko de façon plus conventionnelle. Personne ne remarqua son sourire amusé dans le feu de la bataille. Sosuke et Nahoko travaillaient de concert, le courtisan attirant l'attention tandis que Nahoko les tuaient dans le dos. La méthode était loin d'être honorable, mais le Shosuro avait l'habitude de travailler ainsi, et personne n'y prenait garde dans le chaos ambiant, et c'était tout ce qui comptait...
Kimiko qui avait entendu l'ordre, cette fois venu d'un confrère et donné de façon respectueuse, dévia sa trajectoire. Immédiatement, Sarin prononça les dernière paroles de sa prière, et le régiment gobelin mourrut dans l'Anneau de feu, poussant des hurlements de douleur. Protégée par les sabots ferrés de son destrier, la shiotome coupa à travers la surface rougeoyante dès les flammes disparues. K'mee suivait en courrant à quatre pattes, et se blessa grièvement sur les tisons ardents. Elle talonnait néanmoins courageusement l'éclaireuse qui faisait voler dans sa chevauchée des gerbes de cendres qui s'avivaient une dernière fois avant de s'envoler paresseusement derrière elle.
Encore une fois première à l'atteindre, la Licorne donna un puissant coup de katana et subit la riposte foudroyante de l'oni. Elle ne dût son salut qu'à la prière de Shiohin, non loin d'elle. Kimiko fut très vite rejointe par les esprits de la forêt; Setsuko, Sarin et Dasan qui tous lançèrent leurs dernières forces dans la mêlée. K'mee et Shiohin restèrent en soutien, défendues par les deux Scorpions.
Débordé, trop loin des gobelins qui passaient la défense des animaux qui tenaient courageusement la lisière de la clairière, Chi No Oni devait répartir sa défense entre trop d'adversaires et la plupart déjouaient sa garde paniquée. Ses attaques restaient cependant redoutables et il occasionna plus d'une blessure grave à ses opposants dans sa résistance acharnée. Malgré tout, sentant la curée arriver, il quitta le champ de bataille après un ultime coup porté par Kimiko avec sa dextérité et sa hargne habituelle. Il laissa derrière lui un nuage jaunâtre dégageant une odeur immonde. Sous le coup de la surprise, personne ne réagit et ils observèrent par réflexe la clairière pour voir où il s'était enfui. Ne le voyant nulle part, ils comprirent qu'il avait quitté définitivement les lieux et seulement alors leur cri de victoire retentit, bientôt repris de proche en proche jusqu'à jaillir de la bouche de tous les survivants. En entendant cette clameur, les gobelins marquèrent un temps d'arrêt et jaugèrent la situation. Les plus perspicaces d'entre eux notèrent l'absence de leur chef et, le croyant tombé, s'enfuirent en hurlant, initiant un mouvement de panique au sein de l'armée de l'Outremonde.
Le flux d'assaillants s'inversa après une période de chaos où la moitié arrivait tandis que l'autre quittait la clairière. Beaucoup de gobelins mourrurent durant la débandade, piétinés par leurs semblables ou victimes des derniers sorts et coups de sabre des défenseurs victorieux. Pourtant, si la bataille était gagnée, nos héros n'en étaient pas moins en danger. Le mouvement de foule engendré par la déroute avait emporté les combattants à pieds peu robustes et Sosuke, Nahoko et Shiohin luttaient vainement pour remonter vers leurs compagnons. La musculature du cheval de Kimiko la mettait à l'abri, de même que celle de Dasan, imperturbable comme un rocher au milieu d'une cascade rugissante. De son côté, K'mee utilisait l'agilité propre à son peuple pour bondir sur les têtes des gobelins et éviter d'être emportée.
La shiotome suivit le mouvement pour rattraper la Magistrat, et la mettre promptement en selle et l'écarter des gobelins qui, certains plus vicieux et teigneux que les autres, portaient au passage un coup de leur lame rouillée. En allant secourir Shiohin, Kimiko était passée à côté du courtisan Scorpion qui l'appela à l'aide, mais elle passa sans lui accorder le moindre regard, creusant encore le fossé entre les deux samuraïs.

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il y a 5 ans 9 mois - il y a 5 ans 9 mois #4254 par Masamune
Masamune a répondu au sujet : Re: La campagne des Nemuranais volés
Après un long moment, les dernières silhouettes gobelines disparurent sous les frondaisons qui étouffèrent bien vite leurs cris aigus. Restés seuls au milieu d'un paysage d'apocalypse, les vaillants combattants s'autorisèrent enfin à reprendre leur souffle. Kimiko remarqua que son bras tremblait d'épuisement, et même Dasan s'appuyait sur son tetsubo comme s'il s'agissait d'une canne. Ils reprirent ensemble le chemin de la colline nouvellement crée pour rejoindre les survivants du Clan du Renard. A mi-chemin, les deux ronins s'ajoutèrent au cortège en trottant paisiblement, le sourire aux lèvres.
A leur arrivée, ils furent accueillis en héros et salués par des vivats. Ceux qui montaient encore à cheval mirent pied à terre, et la Licorne fit glisser dans un large mouvement le sang qui maculait la lame de jade qui termina sa course dans son fourreau, émettant un claquement sec. Le daimyo suivi de son général vinrent au-devant du groupe, bras ouverts en signe de bienvenue. Les samuraïs en face de lui ne ressemblaient plus à rien, cheveux défaits collés en touffes par du sang noir, armures lacérées, kimonos déchirés et tachés de sang coagulé. Ils avaient tous le regard vide témoignant de l'épuisement de la bataille qu'ils venaient de livrer. Ils s'inclinèrent péniblement devant le seigneur.

« Allons, allons... Relevez-vous samuraïs. Je vous félicite pour cette victoire et vous remercie encore pour l'aide que vous nous avez apporté.
- Nous n'avons fait que notre devoir Kitsune Sama
, répondit la Magistrat en déglutissant avec difficulté après toutes les prières qu'elle avait dû adresser aux kamis.
- Vous avez fait bien plus, et votre geste ne sera jamais oublié par notre Clan... »

Puis il se tourna vers Kimiko, et celle-ci, comprenant, s'avança à la hauteur de la Grue, puis tira le sabre de son obi qui n'avait plus la moindre partie blanche avant de s'agenouiller et de le tendre vers le daimyo, tête baissée.

« Utaku Kimiko San, que tous ici sachent que vous avez utilisé le katana du Clan du Renard avec bravoure, que vous avez honoré ceux qui vous l'ont confié et ceux qui l'ont porté avant vous, et qu'il retournera dans la salle des reliques du Clan plus glorieux qu'il n'en est sorti. »

Puis il fit relever la shiotome qui salua le seigneur en souriant, puis repris sa place. Le daimyo nota l'absence de jade autour du cou de la Licorne, mais en tant que prêtre il pensa qu'elle avait été en toute logique bénie par l'Asahina avant la bataille. Il écourta les politesses car le travail n'était pas terminé : il fallait rassembler les corps des deux camps et dresser deux bûchers funéraires. L'un d'eux serait en l'honneur des braves du Clan tombé, et un dernier adieu leur serait rendu lors d'une cérémonie, et l'autre ne servirait qu'à purifier la souillure que l'Outremonde laissait derrière lui.
Inquiète, Shiohin fit remarquer au général que l'armée était conséquente et qu'il devait rester énromément de gobelins. L'officier rassura la jeune femme en lui expliquant qu'à présent,que les troupes de Jigoku étaient en déroute, la forêt pourrait facilement les isoler en petits groupes et les exterminer par elle-même.
Une fois le service funèbre accompli, tous les combattants rentrèrent à la base arrière, fourbu et épuisés. Malgré ce que le général en disait, une garde était organisée, mais elle n'eut à signaler aucune alerte. Durant deux jours pleins, les défenseurs s'affairèrent à rassembler leurs affaires, et à les remettre en condition car les armes et armures avaient beaucoup souffert. Le soir du deuxième jour, le daimyo convoqua Shiohin et ses amis, et leur annonça que le Clan allait se remettre en route vers ses foyers. Toutefois, ce départ ne se ferait pas avant une paire de jours car il fallait mettre en place la logistique nécessaire au déplacement de tant d'hommes. Aussi, la Magistrat et son escorte auraient tout le temps de sortir de la forêt par le nord, la lisière n'étant pas très loin. En remerciement, le seigneur les ferait accompagner du senseï qu'ils connaissaient, ainsi que du Seigneur Loup qui les avait suivi à leur arrivée dans les bois. Les animaux aussi avaient souffert et subit énormément de pertes, et leur seigneur était encadré d'une meute de loup qui veillaient à sa sécurité le temps que ses plaies cicatrisent. C'est donc un drôle de groupe qui s'enfonça entre les troncs le lendemain matin, pour moitié composé d'humains, pour moitié de loups. L'orée de la forêt fut vite en vue, mais Kimiko sut bien avant qu'ils approchaient de la sortie, car soudainement explosa dans sa tête l'évidence qu'ils se dirigeaient plein nord. Elle se demandait comment même elle pouvait douter l'instant d'avant... Elle poussa un long soupir de soulagement, attirant les regards dubitatifs de ses compagnons de route. Le senseï leur adressa de chaleureux adieux, et disparu derrière un tronc, en même temps que le seigneur loup et sa suite.
Débouchant sur une plaine, ils eurent les yeux brûlés par le soleil d'été tant leurs yeux étaient habitués à la pénombre des bois. Shiohin prit la tête du cortège, et au bout de quelques centaines de mètres jeta un oeil à son amie yojimbo qui hocha la tête en souriant avec confiance. Elle laissa donc la Licorne reprendre la direction à suivre, et celle-ci mena le groupe vers les terres du Clan du Scorpion dont la frontière s'étendait non loin.

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il y a 5 ans 9 mois - il y a 5 ans 9 mois #4325 par Masamune
Masamune a répondu au sujet : Re: La campagne des Nemuranais volés
Chapitre 6 : Les jachères

Shiohin et son escorte étaient maintenant sur les terres du Scorpion depuis plusieurs jours quand elle vit un spectacle inhabituel un soir de halte : en effet, Kimiko et Dasan étaient en grande conversation un peu à l'écart. Le Crabe était bien trop taciturne pour que ce soit lui qui ai initié la discussion, ce devait donc être la Licorne qui lui demandait son avis. Et cela aussi était rarissime... Suspectant quelque chose d'importance, elle se décida à importuner ses yojimbos. Ces derniers stoppèrenr net en la voyant approcher.

« Y a-t'il un problème ? » demanda-t'elle d'emblée;

La Vierge de Bataille prit la parole tandis que le Bushi se renfermait de nouveau dans son mutisme coutumier.

« Aucun Asahina Sama... Enfin, pas vraiment... »

La Shugenja était intriguée. Du regard, elle encouragea son amie à lui avouer le fond de sa pensée.

« Eh bien, j'ai remarqué un fait étrange depuis que nous chevauchons sur les terres Scorpion. J'en ai fait part à Hida San pour connaître son avis. Il se trouve qu'il partage mon point de vue...
- De quoi s'agit-il précisément ?
- Si vous regardez autour de vous, Asahina Sama, vous remarquerez que toutes les terres cultivables sont en jachère.
- Et ? En quoi est-ce inquiétant ?
- Il en est ainsi depuis que nous avons pénétré sur les terres des Scorpion.
- Je ne vois toujours pas...
, insista la prêtresse.
- Il est très rare de voir plusieurs champs en jachère côte à côte. Les rotations sont décidées tous les trois ou quatre ans à peu près, suivant l'abondance des récoltes et l'humidité de la terre. De plus, chaque famille à la charge de les organiser. Même sur les terres de mon Clan où les parcelles sont immenses, il m'est rarement arrivé de ne traverser que des jachères. » La shiotome hésita avant de poursuivre. « Ce que je vais vous dire ne repose que sur mon intuition, mais j'ai le sentiment que ces jachères sont ainsi à dessein.
- A dessein ou non, je ne vois toujours pas pourquoi ces jachères vous inquiètent tant... »


La voix rauque du Crabe fit sursauter les deux femmes tant il intervenait toujours par surprise :

« On dirait que ces champs sont en jachère pour faciliter le passage d'une armée. L'armée avance plus vite en terrain dégagé, et de plus elle ne ravage pas les cultures du seigneur de ces lieux. »

Shiohin prit enfin la mesure des implications des suppositions des deux Bushis. Elle décida cependant de les tempérer.

« Vous portez là une grave accusation, car celui qui permet aux troupes de l'Outremonde de passer se rend coupable de trahison envers l'Empereur. Merci de m'avoir fait part de vos soupçons, soyez assurés que j'en tiens compte. Je dois de toute façon aller m'annoncer au daimyo de cette province, nous enquêterons par la même occasion. D'ici là, inutile de troubler nos compagnons. »

Les deux gardes du corps indiquèrent d'un signe de tête qu'ils avaient compris. Quand ils reprirent leur route le lendemain, Shiohin put effectivement voir des jachères à perte de vue. Elle interrogea Nahoko qui la renseigna sur le seigneur des terres car celles-ci appartenaient à la famille Shosuro tout comme Nahoko. Au bout de trois jours paisibles que les ronins mirent à profit pour déguiser leur identité, ils arrivèrent dans la ville qui abritait le fortin du daimyo local.
Par curiosité, Sosuke demanda aux deux vieillards la raison de leur mise en scène et ceux-ci, tout en restant évasifs, expliquèrent qu'ils n'étaient pas les bienvenus sur les terres du Scorpion et que lorsqu'ils devaient les traverser, ils se faisaient passer pour des courtisans Bayushi. A cette occasion, ils précisèrent au groupe comment ils se faisaient appeler. Cela ne fut pas du goût de Kimiko qui les informa d'emblée qu'elle ne mentirait pas pour protéger des ronins. Ces derniers ne répliquèrent rien, mais décidèrent tacitement de rester loin de la Licorne durant ce séjour, ce dont elle leur fut gré sans toutefois leur dire.
Une fois présentés au château, le daimyo leur offrit l'hospitalité eu égard au statut de la Grue. Dasan et Kimiko se préparèrent donc une fois de plus à l'inactivité forçée des cours, et la shiotome se trouva un coin discret pour continuer son entrainement à deux armes. Les courtisans furent bien plus occupés, car Shiohin leur demanda d'enquêter sur ces fameuses jachères, tout en faisant preuve de la plus grande discrétion.
Sans trop comprendre la soudaine passion de la prêtresse pour l'agriculture, Sosuke, accompagné de Nahoko, commença à évoluer dans le milieu de la cour Scorpion, comme dans son jeune temps de samuraï. Mais très vite, le Shosuro estima que ce n'était pas en restant derrière le courtisan qu'il serait le plus utile et il prit congé de son supérieur.
Pendant ce temps-là, Shiohin et K'mee retrouvèrent une vieille connaissance. En effet, Kitsu Jotaro, le Lion qui avait présenté la Nezumi à la Magistrat était également présent à la cour. Ils s'entretinrent longuement, et le courtisan fut invité à partager leur repas du soir, invitation qu'il accepta volontiers. K'mee était heureuse de retrouver Jotaro, ce qui augurait bien pour Shiohin qui avait toute confiance dans la femme-rat. Le soir venu, tout le monde était réuni autour de divers plats raffinés qui les changeaient agréablement des rations de voyage qu'ils ingurgitaient depuis des semaines. Il faut dire à la décharge de K'mee que son pouvoir d'invocation de nourriture avait agrémenté bien des fois leur ordinaire, et que la Nezumi se faisait toujours une joie de cuisiner pour ses compagnons. Mais il était vrai que toute sa bonne volonté et ses efforts ne remplaçaient pas un chef de cuisine disposant de tout ce dont il avait besoin.
Le repas se déroulait en bonne entente, malgré la présence de tant de Clans différents. Les courtisans rivalisaient de savoir-vivre, et K'mee suivait leur jeu sans y perdre la face, ce qui énervait secrètement ces gens du monde qui voyaient une femme-rat s'y connaître autant en coutumes rokugani. Mais ce qui les mettait hors d'eux, c'était que K'mee avait de meilleures manières que Dasan et Kimiko. Cela pouvait paraître étonnant pour la jeune femme, si attachée au concept d'honneur, mais elle estimait qu'un repas en compagnie de vieux compagnons pouvait se faire dans une ambiance décontractée, et elle ne faisait aucun cas de son manque d'efforts. Après tout, si elle-même s'entrainait au maniement des armes, cette joute sociale des courtisans se rapprochait de ses propres katas...
A la fin du repas, les conversations dérivèrent sur des sujets plus importants, et Dasan et Kimiko s'absorbèrent sur leurs boissons, saké pour l'un et thé pour l'autre. Depuis leur sortie de Shinomen Mori, Kimiko avait pris l'habitude de boire chaque soir du thé tiré d'un petit sac que Shiohin lui avait offert. Pendant qu'elle infusait ses feuilles, les courtisans commençaient à s'échanger des informations, et Jotaro était l'homme idéal pour apprendre à la Magistrat ce qui secouait Rokugan ces dernières semaines où elle avait été isolée du monde.
Le Lion aux cheveux orange commença à leur résumer la situation générale dans l'Empire depuis le vol de l'artefact. Confirmant les craintes de Shiohin, il annonça l'imminence de la guerre entre le Clan du Crabe et le Clan de la Grue. Le motif en était le vol par un membre du la Grue d'un objet ancestral du Clan du Crabe. Evidemment, tous savaient précisément de quoi il était question, et Kimiko baissa honteusement la tête car c'était sur la foi de son témoignage que le général Kuni était retourné informer son daimyo.
Ce qu'il leur expliqua ensuite leur donna l'impression de voir la lueur d'une chandelle au milieu de ténèbres insondables. Selon Jotaro, ce conflit n'as pas encore éclaté, car dans toutes les cours, les diplomates, surpris par l'annonce des Crabes, cherchaient à se placer avantageusement. De plus, certains devaient des faveurs à l'un ou l'autre Clan, et déclarer trop tôt sa prise de parti pouvait mettre un Clan en position défavorable. Les alliances se faisaient et se défaisaient comme le jour succède à la nuit, et personne ne se prononçait fermement pour juger les réactions et séparer les alliés des ennemis.
Le Kitsu avait remarqué le soulagement de l'assemblée à l'annonce de ses nouvelles. Il dut étouffer dans l'oeuf leur espoir, et poursuivit son exposé en décrivant les opérations militaires. Il était clair qu'il préférait cette partie du conflit, et il ne pouvait s'empêcher d'analyser et de commenter longuement les mouvements de chaque unité. Très vite, même Dasan, le plus formé aux arts de la guerre, fut noyé sous un flot de détails aussi théoriques que futiles. Les autres écoutaient d'une oreille, hochant poliment la tête pour ne pas froisser leur invité. En substance, le stratège décrivait la préparation des Clans du Crabe et de la Grue, qui commençaient à déplacer massivement leurs troupes vers leur frontière commune. Outre les deux belligérants, les autres Clans envoyaient des contingents d'hommes pour, officiellement, oeuvrer au maintien de la paix. Il n'échappait à personne que ces détachements à la limite de la taille d'une armée étaient régulièrement rejoints par des « renforts » autant pourvus en samuraïs que la troupe principale.
Jotaro glissa avec fierté que le Clan de la Grue, directement impliqué, ne pouvait servir de médiateur comme il avait coutume de le faire, et que l'Empereur avait désigné le Clan du Lion pour arbitrer le conflit. Shiohin et Kimiko accueillirent la nouvelle d'un air sombre, car elles savaient toutes deux comment le Lion procédait dans ces cas-là. Revenant sur le motif même de la guerre à venir, le Kitsu se sentit obligé, eu égard à l'appartenance de la Magistrat, de la rassurer en indiquant qu'à la cour impériale, beaucoup arguaient que trop peu d'informations étaient disponibles, et qu'il était prématuré de rejeter la faute sur le Clan de la Grue dans son ensemble.
Toutes ces contestations en haut lieu atténuèrent énormément les ardeurs des dirigeants Crabe, les incitant à agir calmement, donc plus lentement. Toutefois, pour statuer sur ce cas épineux, la famille impériale avait décidé de réunir les plus éminents courtisans de chaque Clan, afin qu'ils décident d'une éventuelle alternative à cette guerre. Rétribution, otage, duel de Champions, toutes les options étaient envisagées et discutées.
Shiohin et Sosuke pesèrent longuement les implications politiques de leurs actes et de leur mission. En bonne courtisane, la Shugenja donna de bonne grâce au Lion les informations qu'elle détenait de la Magistrature d'Emeraude. A vrai dire, elle ne savait que deux choses : la première, que les Magistratures de Jade et d'Emeraude essayaient de rester loin de cette affaire et de garder une neutralité absolue. Si cela pouvait paraître contradictoire compte tenu de la fonction même des Magistratures, il suffisait de se rappeler combien de postes à responsabilité étaient occupés par des Grues ou mis en poste grâce aux Doji pour se convaincre de la justesse de ce choix politique. De plus, Shiohin, Magistrat elle-même, était directement impliquée.
La prêtresse rechigna manifestement à donner la deuxième information, car cela lui faisait avouer la teneur d'un message qu'elle avait reçu récemment de ses supérieurs et dont elle n'avait fait part à personne, pas même Kimiko. Mais les enjeux étaient trop importants pour faire des cachotteries à ses compagnons qui commençaient pour certains à s'apparenter à des amis, aussi elle prit une grande inspiration et leur répéta la teneur de la lettre. Cela fit l'effet d'une bombe au sein du groupe et chacun était sous le choc. Sa hiérarchie informait succintement la Grue qu'elle était recherchée par la Magistrature, ainsi qu'un officier supérieur et qu'elle serait interrogée sur une affaire dont le message ne traitait pas. Kimiko se résolut à assister son amie quoi qu'il lui en coûte, par amitié d'une part, et parce que c'était son mari qui l'avait impliqué d'autre part. Cela dévastait la jeune femme que son mari intrigue pour se débarrasser d'elle, mais elle n'accepterait pas que Shiohin paye une partie du prix.
La Magistrat et son entourage prirent la mesure des conséquences du vol et de leurs actes de façon brutale. Shiohin se rendait compte que le temps jouait réellement contre eux. De plus, si elle savait dans les grandes ligne sà quoi servaient ces vols, elle n'avait pas la moindre idée de qui les avait volé, ni où ils avaient été emmenés. Leur seule piste, et encore, qui relevait du mystique, était ce rêve étrange de Soshi Ko, leur commanditaire et mari de Kimiko. En pensant à son amie Licorne, elle se fit la réflexion que beaucoup de personnes de ce Clan apparaissaient sur l'échiquier de shogi qu'elle avait pu contempler dans l'Itchi. Elle songea alors à aller sur les terres Utaku pour tenter de percer le mystère, et accessoirement de permettre à sa yojimbo de progresser sur la voie des Vierges de Bataille car ils n'étaient manifestement pas de taille face à leurs adversaires, comme en avait témoigné l'état de Kimiko quand Shiohin l'avait retrouvé dans la forêt.
D'ici là, ils avaient des soupçons à confirmer avant de se rendre dans les plaines appartenant à la Licorne. Plusieurs jours d'enquête furent nécessaires, mais très vite la Magistrat dut se rendre à l'évidence : le coup avait été monté longtemps à l'avance et soigneusement préparé. Les renseignements de Sosuke, confirmés sur le terrain par Nahoko, révélaient qu'un groupe de spécialistes composés de samuraïs marchands et d'heimins avaient été convoqués afin d'étudier la rotation des jachères et de faire en sorte qu'elles s'alignent cette année pour former un axe Shinomen Mori – Licorne. Ce groupe avait été engagé par un samuraï Shosuro influent, mais hélas mor ainsi que tous ceux qui avaient trempé de près ou de loin dans l'affaire. Le samuraï en question avait fait seppuku à la suite d'une sordide histoire de violences perpétrées sur une geisha.
Les courtisans locaux avouèrent que cette sombre histoire avait secoué la cour car le samuraï incriminé n'était ni réputé pour sa violence ni pour ses petites moeurs. Décidant d'en savoir plus, le karo de Shiohin se rendit dans l'une des maisons de geishas les plus réputées de la ville, là où s'étaient censément passé les faits. Les geishas étaient formées pour apporter réconfort à l'âme troublée des samuraïs, et elles excellaient dans bien des arts afin d'apporter ce dont leur client avait besoin. Bien souvent d'ailleurs elles n'en avaient qu'un, et il était rare qu'elles en aient plus que deux. Les samuraïs venaient à elles pour confier leurs doutes et leurs dilemmes, cherchant soutien et affection, soit parce qu'ils étaient célibataires, soit parce qu'on leur avait arrangé un mariage qui ne les satisfaisaient pas. Dans tous les cas, fréquenter une geisha n'était pas quelque chose que l'on tenait à voir évoqué en public. Du fait de ce rôle de confidente, les geishas étaient bien souvent formées par le Clan du Scorpion, qui s'en faisait un réseau d'espionnes particulièrement efficace.
Malgré tout, Sosuke ne sentait pas à l'aise dans ce lieu bien que toute la décoration était soigneusement étudiée pour plonger le visiteur dans une ambiance feutrée et conviviale, incitant à la confiance. La gérante de l'établissement ne tarda pas à venir voir ce dont il avait besoin, et le Scorpion reprit pa réflexe son masque imperturbable de courtisan. Après une longue conversation, la matrone au visage blanc lui indiqua qu'il se méprenait sur la réputation de l'établissement et qu'il serait très dommageable pour celui-ci, ses clients et ses propriétaires qu'il soit vitime d'une indiscrétion. Elle restait cependant à sa disposition si d'aventure il envisageait de rester malgré sa déception. Se laissant tenter, Sosuke fut introduit dans un salon privé où la tenancière lui présenta plusieurs de ses filles. Il jeta son dévolu sur une femme femme aux traits fins, et à l'air timide. Il fut ensuite conduit dans sa chambre il put faire sa connaissance, et inversement. Elle délassa ses épaules fatiguées, joua et dansa pour lui. Le karo profita de ces instants de calme, mais se hasarda quand même à interroger la jeune fille sur cette affaire de violences. Hélas, celle-ci avait intégrée il y a peu la maison et, outre le fait qu'il n'apprit rien, il inquiéta la demoiselle. A la fin de la soirée, reposé et sous le charme, il acheta à prix d'or sa compagne et demanda à la tenancière de la loger et la nourrir, payant d'avance pour tout cela.
Au bout de deux jours supplémentaires, rien de neuf n'avait été trouvé. Cette affaire étant classée depuis maintenant deux ans, Shiohin n'avait pas pouvoir de la rouvrir. De plus, elle ne concernait pas directement sa mission, et l'armée de l'Outremonde était dispersée. Elle ordonna donc le signal du départ pour Shiro Utaku Shojo. Sosuke n'était pas partisan de cette solution, car Ko lui avait conseillé de se rendre à la capitale impériale. De plus, le Scorpion nourrissait une animosité envers ce Clan qui, pensait-il, n'appartenait pas à Rokugan et avait spolié ses ancêtres de leur terres. Il ne comprenait pas qu'un homme du statut et de la classe de Ko Soshi ait pu se marier avec une rustre Utaku... Mais la Magistrat avait fait la sourde oreille, car elle se rappelait le message qu'elle avait reçu de la Magistrature d'Emeraude. Elle craignait donc en se rendant dans la capitale impériale d'être mise aux arrêts et de retarder sa mission le temps que son cas soit éclairci. Elle comptait avant cette destination fatidique chercher réponses et soutien auprès de la famille de Kimiko, car elle manquait cruellement d'alliés dans cette sombre affaire.

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il y a 5 ans 9 mois - il y a 5 ans 9 mois #4336 par Masamune
Masamune a répondu au sujet : Re: La campagne des Nemuranais volés
Chapitre 7 : Les terres de la Licorne

Dès le lendemain, Kimiko prépara les chevaux le sourire aux lèvres et conduisit la troupe en direction du nord-ouest, droit vers les terres de la Licorne. Elle savait néanmoins que Shiohin voulait rallier les terres de la jeune femme, et que cela mettrait un bon mois, les terres Utaku étant à l'extrême nord-ouest de Rokugan, premiers remparts contre les invasions gaijins, fort heureusement assez rares. Sosuke demanda à la Magistrat l'opportunité de rallier chaque ville proche de leur itinéraire afin de rester globalement informés de ce qui se passait autour d'eux, et la Shugenja opina, au grand désespoir de la shiotome qui allongea ses estimations de deux semaines.
L'éclaireuse avait calculé juste comme à son habitude, et ils parvinrent en vue de Shiro Utaku Shojo après un mois et demi de chevauchée. Leurs haltes leur avait appris que la situation n'avait pas évolué entre le Crabe et la Grue, mais au moins ces étapes en ville leur avait permis de dormir confortablement. Le groupe s'était étoffé d'un nouveau membre : Kitsu Jotaro avait effectivement proposé à la Magistrat de se joindre à eux, ce qu'elle avait accepté malgré l'inimité ancestrale entre les deux Clans. Shiohin misait justement sur ce groupe composé de Clans disparates pour faire valoir une certaine neutralité dans ses actes. Durant le voyage, Jotaro s'était montré bon compagnon malgré l'attitude supérieure que l'on attend logiquement des membres de son Clan. Il restait néanmoins respectueux des gens, même des ronins, aussi personne ne lui en tenait rigueur. On lui pardonnait moins volontiers à la longue ses interminables discours sur les célèbres batailles d'antan, accompagnés de commentaires avisés. Si la bataille avait impliqué les Lions, il fallait alors supporter à la fois l'histoire et la suffisance du courtisan.
Un soir qu'ils goûtaient quelques heures de repos autour du feu de camp, K'mee et Sosuke eurent le malheur de lui raconter la bataille de Shinomen Mori. Il faut dire que le Scorpion s'était mis en tête d'écrire un conte relatant leurs exploits. Mais lorsque Jotaro eut vent que cette histoire n'avait rien de factice, il se mit en devoir d'en apprendre le plus possible. Il pressa la Nezumi et le courtisan de questions, mais ni l'un ni l'autre n'avait la précision militaire qu'il attendait et dut se contenter d'une version romancée. Kimiko les rejoignit bien plus tard, sa séance de katas terminée. Elle s'installa et sortit de quoi faire chauffer son thé, puisant toujours dans celui que Shiohin lui avait procuré. Le stratège jeta son dévolu sur elle immédiatement :

« Ah, Utaku San ! Bayushi San et K'mee San viennent juste de me raconter vos exploits à la bataille de Shinomen Mori... Vous avez été d'un courage exemplaire ! »

La Vierge de Bataille foudroya du regard les deux bavards, puis reporta son attention sur le Lion.

« Tous ceux qui y ont participé ont fait preuve du même courage que moi. Mais les kamis ne pouvaient veiller sur tout le monde et nombreux sont ceux qui ne pourront entendre se faire louer leur courage. »

La réponse de Kimiko refroidit Jotaro qui abandonna toute idée de lui tirer le moindre renseignement. Il songea un instant à en parler avec Dasan, mais il ne se souvenait pas avoir entendu le son de sa voix. Dépité, il contempla les flammes en silence.
Plusieurs semaines avaient passé depuis cet épisode, et la troupe franchissait maintenant les portes de la ville où régnait la daimyo de la famille Utaku. La cité contrastait avec celles qu'ils avaient déjà traversé. Elle faisait même tache au milieu des grandes prairies d'entrainement des Vierges de Bataille. Ces terrains étaient ingénieusement organisés de telle sorte que la cavalerie d'élite de Rokugan puisse s'entrainer à son aise sur les étendues herbeuses, mais elles étaient également disposées de telle sortes qu'elles entravent l'ennemi tout en permettant les charges équestres dévastatrices dont les femmes de cette Famille étaient célèbres. Le château lui-même était austère, plus même qu'un kyudai du Crabe aux abords de la Muraille. En contrepartie, Shiro Utaku Shojo était un monstre de fortifications. Il dressait fièrement sa masse au-dessus des champs qui l'entouraient, mettant au défi quiconque de faire tomber ses murailles. Ils passèrent sous l'arche principale de la citadelle et purent constater l'épaisseur de son enceinte.
Shiohin et sa suite furent très vite reçues par la chef de famille Utaku. Sur le chemin conduisant à la salle d'audience, les heimins s'inclinaient à leur passage comme il se devait, mais la Shugenja avait bien remarqué que certains le faisaient exagérément, une lueur de peur dans le regard. Elle mit cela sur le compte de leur manque d'habitude à croiser des hauts dignitaires, et reposa son attention sur l'architecture et la décoration toujours étrange du Clan de la Licorne. Dans le hall étaient exposés des trophées de chasse empaillés, fixés aux murs ou sur des socles. Les tapis étaient bordés de fourrure, et une odeur de viande grillée leur avait léché les narines à leur arrivée. Le bois des meubles était exotique, sans doute importé, et il n'était pas rare de croiser un Bushi portant à son côté un cimeterre à large lame en lieu et place d'un katana. La prêtresse se fit d'ailleurs la réflexion que Kimiko était une exception sur ses propres terres.
Ils arrivèrent enfin dans la salle d'audience de la matriarche Utaku. Celle-ci trônait sur un haut siège tendu de lourdes peaux de bêtes. Elle-même portait une cape d'hermine, rongeur au poil extrêmement doux que les rokugani auraient apprécié si leurs moeurs avaient été différentes. C'était une femme d'une cinquantaine d'années, encore belle magré le blanc qui striait ses cheveux. Elle portait un kimono violet et un obi blanc tous deux d'excellente facture, comme la yojimbo de Shiohin, et celle-ci se dit qu'elle aurait pu être Kimiko avec une trentaine de printemps en plus. Elle portait par contre un cimeterre dont la finition n'avait rien à envier à ses vêtements au côté, en signe d'autorité. Cet accessoire était cependant superflu, car toute sa personne respirait le commandement. Elle avait le visage sévère, mais ses yeux brillants d'intelligence se posaient partout.
Shiohin ne s'attendait pas à moins de la personne commandant la meilleure cavalerie de Rokugan, mais l'avoir en face de soi restait intimidant. Elle attendit qu'on lui adresse la parole, puis se présenta, ainsi que toute sa suite. La daimyo les regarda chacun, s'attardant sur Kimiko qui s'était inclinée très bas en signe de respect.

« Que me vaut l'honneur de cette visite ?
- Utaku Sama, je viens me présenter à vous pour vous informer de ma présence sur vos terres.
- Aligato Magistrat San. Sachez cependant que votre visite ne me réjouit guère. Vous avez avec vous une réputation d'oiseau de mauvais augure, et les problèmes surgissent là où vous vous présentez... »


Shiohin accusa le coup, et se dit que Kimiko lui ressemblait autant de caractère que de visage.

« Utaku Sama, permettez-moi de dissiper un affreux malentendu : nous ne créons pas les problèmes, bien au contraire, nous arrivons trop souvent pour simplement constater les dégâts. La mission que l'on m'a confié est d'une importance capitale, et nous y consacrons tous nos efforts.
- En quoi la Famille Utaku est-elle mêlée ? Car si vous êtes ici, c'est bien dans le cadre de votre mission, n'est-ce pas ?
- C'est tout à fait exact, Utaku Sama. Malgré tout, les indices qui nous ont mené à vous pourront vous paraître... étranges. »


Intriguée, la matriarche se pencha en avant dans son fauteuil.

« Je vous écoute... »

Et Shiohin raconta son rêve dans l'Itchi, et détailla au mieux de ses souvenirs le jeu de shogi. A la fin de son récit, la daimyo semblait sceptique. Kimiko demanda la parole afin d'intervenir en faveur de son amie.

« J'ai moi-même voyagé au Pays des Rêves grâce à K'mee San, tel que vous l'a raconté Asahina Sama. J'y ai rencontré un de mes ancêtres qui m'a conseillé de retourner auprès des miens. C'est pourquoi je crois qu'Asahina Sama a raison de vous demander audience. »

Cet argument parut contre toute attente faire mouche, et la daimyo s'adossa en soupirant.

« Et cette mission, que pouvez-vous m'en dire ? »

La Magistrat décida de jouer le tout pour le tout : ayant désespérément besoin d'alliés, elle commença à raconter en détails le vol du nemuranaï et ce qui s'est passé ensuite. Derrière elle, Sosuke s'arrachait les moustaches. Il aurait pu aisément répondre à la question sans trop en dévoiler. Peste était de cette Shugenja pétrie d'honneur... A la fin du récit, la matriarche restait un long moment pensive.

« Voilà qui explique mieux cette guerre qui couve. Donc, depuis, vous traquez cette Grue ?
- Si c'est bien une Grue... Utaku San est la seule à l'avoir vue »
se permit de rajouter le courtisan Scorpion.

La daimyo lui posa un regard sévère sur l'intervenant.

« Si Utaku San ici présente a vu une Grue, alors votre voleuse est une Grue, Bayushi San. Je ne vois même pas pourquoi ce point a été soulevé... »

Kimiko s'inclina en signe de remerciement, un léger sourire ourlant ses lèvres, l'exact contraire du rictus que se retint d'afficher Sosuke devant la rebuffade. La daimyo reprit :

« Vous êtes donc ici pour voir un Karo du nom d'Utaku Kana ? Soit, je vais l'appeler. »

Elle claqua dans ses mains, et une heimin courrut la mander. Elle revient quelques instants plus tard accompagnée d'une femme à la démarche souple. Plus vieille que sa supérieure, elle avait le visage hâlé et buriné de quelqu'un qui a passé sa vie à l'extérieur, les yeux las d'une personne qui en a trop vu. Les deux femmes se saluèreny à la façon familière des Licornes, en se faisant la bise. Sosuke étouffa un grognement de dégoût.

« Voici Utaku Kana, ma conseillère militaire. Posez vos questions, je vous assure qu'elle y répondra. »

Pris par surprise, sans avoir eu le temps de se préparer et de se renseigner sur la karo, Shiohin et ses courtisans durent rivaliser de finesse et de diplomatie pour éviter de passer pour des amateurs. Evidemment, ils ne tirèrent rien d'intéressant de cet entretien. Le jour étant fort avancé, la daimyo leur fit l'honneur de les inviter à partager leur repas. Celui-ci fut cordial, mais mis à la torture les bonnes manières des courtisans, peu habitués à la façon de faire des Licornes. Ils durent choisir avec circonspection leurs plats, car ceux-ci contenaient bien souvent de la viande rouge, pour le plus grand bonheur de Kimiko qui mangeait du poisson depuis bien trop longtemps. Les Scorpions surtout désespérèrent de voir la conchalance avec laquelle la matriarche prenait son repas. Celui-ci n'apporta pas d'autres révélations, et la daimyo leur donna congé en fin de soirée.
Avant d'aller se coucher, Kimiko alla s'enquérir de la présence de son frère à Shiro Utaku Shojo. Satisfaite, elle alla se coucher. Sosuke alla dans ses appartements dubitatifs. En sortant de la salle à manger, il précédait Kimiko et celle-ci, au moment de passer le pas de la porte, s'était retournée pour s'adresser une dernière fois à la daimyo, faisant ainsi une entorse à l'étiquette et prit congé d'elle en ces termes : « Ca me fait plaisir de vous revoir, ma tante. ». La matriarche lui avait adressé un sourire bienveillant. Sosuke en avait raté un pas sous l'effet de la surprise. La Licorne serait en réalité d'un statut supérieur à ce qu'elle semblait ? A moins qu'il ne s'agisse d'une formule de politesse propre à ces gens étranges. Mais il n'avait jamais entendu parler d'une telle chose, aussi il pencha pour la première hypothèse et son ressentiment en fut encore plus grand.
Le lendemain, Kimiko se prépara comme à son habitude, et après ses exercices à deux lames et ses prières aux ancêtres, elle se mit en quête de son frère qu'elle trouva sans difficulté.

« Masashi Kun ! » s'écria-t'elle lorsqu'elle le vit.

Le diplomate Ide s'excusa auprès de son interlocuteur et alla à la rencontre de sa petite soeur, à la fois par l'âge et la taille. Ils se serrèrent la main puis s'étreignirent en riant. Puis il se dirigèrent vers un salon privé dans lequel ils partagèrent le thé. Kimiko raconta ses récentes aventures à son frère, ainsi que le poids qu'elle traînait sur le coeur depuis des semaines. Elle n'avait pas oublié l'affront du courtisan Bayushi fait à ses ancêtres, et elle pria Masahi d'en faire part à un samuraï de rang équivalent à celui du diplomate Scorpion pour qu'il paye dans le sang.
Le courtisan Licorne soupira en reconnaissant l'éclat dur dans les yeux de sa soeur. Il l'avait vu tant de fois qu'il savait à coup sûr qu'elle ne renoncerait pas à son idée. Patiemment, il lui expliqua que la situation actuelle était bien trop tendue pour ce qu'elle lui demandait de faire, et que parfois, certaines alternatives étaient meilleures que d'autres plus immédiates. Il promit néanmoins de satisfaire sa soeur, et lui demanda de lui faire confiance. Celle-ci acquiesça, et tous deux retournèrent à la cour. Ils y trouvèrent Shiohin qui fut présentée à Masashi. Elle informa Kimiko avant de lui donner congé qu'elle avait donné une lettre de recommandation la concernant à la matriarche Utaku. Kimiko la remercia, salua son frère et quitta les lieux. Les deux courtisans firent connaissance et la Magistrat demanda la faveur au diplomate de faire parvenir une lettre au chef de la Famille Asahina, ce qu'il accepta volontiers de faire. Le coursier Utaku quitta le château le matin même.
La daimyo invita à nouveau les samuraïs à partager son repas. Contrairement à la veille, Kana n'était pas présente. Il faut dire que le dîner avait été particulièrement éprouvant pour elle. En effet, dès que la matriarche eut présenté Kana comme sa karo militaire, une lueur d'intérêt s'était allumée dans les yeux de Jotaro. Il s'était arrangé pour se placer non loin d'elle, et après quelques minutes, le minimum nécessaire pour entamer une discussion, le Lion avait orienté la conversation vers les faits d'armes de la vieille femme. Celle-ci répondait avec aimabilité, mais très vite elle s'aperçut que chacune de ses réponses amenait cinq nouvelles questions plus pointues. Le stratège complétait ou infirmait avec emphase les dires de la conseillère, qui fut passablement énervée de se faire reprendre sur des faits qu'elle avait vécu. Mais Jotaro se rendit compte de son outrecuidance, et il brisa à contrecoeur l'élan de sa passion. Le Lion fut tout de même déçu de ne pas la voir parmi les convives. Il se rabattit sur la matriarche, et s'entretint avec elle des relations entre les deux Clans à l'aube de la guerre nouvelle. Les échanges restèrent légers, et l'ambiance demeura courtoise.
L'après-midi, Shiohin prit Kimiko à part.

« Utaku Chan, je vais rester à Shiro Utaku Shojo pour quelques jours pour consolider mes appuis et tenter d'en apprendre plus sur notre mission. Mais je crois vous vous languissez si près de vos terres... Je ne crains rien au milieu d'une Famille aussi honorable que la vôtre, aussi allez chez vous l'esprit en paix. Je vous rejoindrai sous peu. »

Avec un grand sourire, Kimiko s'inclina et prit congé de la Magistrat. Elle alla rassembler ses affaires, et sortit seller son cheval. Elle croisa K'mee qui l'interrogea sur les raisons de son départ. Kimiko lui apprit l'accord de la Shugenja et proposa à la femme-rat de l'accompagner. La Nezumi alla trouver Shuihin qui n'y vit pas d'inconvénient.
Les deux femmes arpentèrent avant de partir les rues de la cité, car la Licorne était à la recherche d'un kimono de belle étoffe à offrir à sa jeune soeur qui passerait son gempukku dans une paire d'années. Ensuite, elles partirent pour les deux jours de voyage qui menaient aux terres de la mère de Kimiko, Utaku Misaki, situées à l'extrême nord du Clan de la Licorne en suivant la route appelée Route de l'Exil, ainsi nommée car elle était empruntée par les samuraïs tombés en disgrâce et s'étant vu refuser le seppuku. Kimiko conta à la Nezumi l'histoire de cette route, ainsi que ses propres souvenirs d'enfance où elle avait eu l'occasion de voir l'un ou l'autre guerrier déchu. K'mee, qui connaissait bien la douleur de l'exil, se lamenta sur le triste sort de ces hommes et femmes, mais la shiotome haussa les épaules d'un air indifférent.
Ils arrivèrent en vue du kyudaï, aussi fortifié que Shiro Utaku Shojo, mais d'architecture plus simple, ce qui n'est pas peu dire tant le fief principal des Vierges de Bataille était sobre. Malgré tout, la vue de son lieu de naissance réchauffa le coeur de la jeune femme, et un large sourire illumina son joli visage. Elle se retint de galoper à bride abattue pour faire une entrée digne de son rang et éviter à K'mee un sprint inutile. Dès qu'elle franchit les portes, les heimins s'éparpillèrent comme une envolée de moineaux, colportant la nouvelle de son retour. La Nezumi était étonnée de la déférence qu'on lui témoignait, tellement peu habituée qu'elle était à voir la Licorne traiter la plupart de ses compagnons comme ses supérieurs. Elles mirent pied à terre, et aussitôt un palfrenier s'empressa de prendre la bride de Sakura Uma, sans omettre au préalable de saluer sa cavalière. Il coula un regard mauvais à la Nezumi, et il n'était pas le seul : il était notable que l'odeur de cette race affolait les chevaux. Aussi, la présence de l'un d'eux au sein d'une garnison de Vierges de Bataille avait de quoi inquiéter.
Cependant, ils s'aperçurent très vite que les chevaux ignoraient K'mee et qu'ils demeuraient aussi calmes qu'à l'accoutumée. Très pragmatiques, les Utaku se désintéressèrent de leur hôte inhabituel, puisqu'il ne causait pas de problèmes et qu'il était accompagné par quelqu'un de la maison. Kimiko entrait déjà dans le château, la Nezumi sur les talons. Cette dernière remarqua que les heimins pâlissaient quand ils reconnaissaient son amie, et qu'ils s'inclinaient éxagérément. La shiotome ne leur accordait pas le moindre regard. Pour K'mee, chaque vie en valait une autre, et elle avait toujours du mal à comprendre le concept d'Ordre Céleste. Elle voulut montrer de la compassion en saluant un serviteur qui tremblait plus que les autres, mais celui-ci sursauta de surprise autant que de peur. Il s'enfuit sans répondre à la femme-rat, lui décochant toutefois au passage un regard de reproche terrorisé. Kimiko projetait dans sa demeure une aura de terreur que Chi No Oni aurait envié à la jeune femme.
Toute à ses réflexions, K'mee sursauta quand un hurlement strident retentit au détour d'un couloir. Un éclait violet passa devant elle et bondit sur la shiotome qui eut juste le temps d'attraper au vol la fillette qui s'était jetée à son cou. Kimiko la fit tournoyer dans les airs avant de la serrer dans ses bras. La Vierge de Bataille avait le visage rayonnant de bonheur comme jamais la Nezumi ne l'avait vu. L'enfant toujours dans ses bras, Kimiko se tourna vers son amie.

« K'mee San, laisse-moi te présenter ma petite soeur Yoko. »

La dénommée Yoko étudiait de ses yeux noisette la femme-rat, car elle n'avait jamais vu de Nezumi. D'à peine une dizaine d'années, elle avait passé sa vie au château, suivant très tôt les traces de sa grande soeur. Elle augurait une taille similaire à Kimiko et son petit corps dessinait déjà la musculature souple des Vierges de Batailles sous son kimono. Elle avait la peau brune d'avoir passé l'été à l'extérieur et ses yeux marrons clairs pétillaient de curiosité. Elle avait les cheveux mi-longs, et un ruban piqueté d'une fleur lui servait de serre-tête. K'mee n'eut aucun mal à retrouver Kimiko enfant. Elle salua la Nezumi d'un signe de tête timide, sans cesser de l'observer.

« Yoko Chan, K'mee San est une très bonne amie à moi. Tu devras être gentille avec elle. »

La gamine sauta à terre et rejoignit la femme-rat, main tendue en avant. K'mee ne comprit pas tout de suite, et Kimiko lui expliqua la tradition Licorne voulant que deux amis proches se serrent la main. Touchée, elle tendit sa main poilue et serra celle de la soeur de Kimiko qui gloussa au contact de la fourrure. Prenant sa soeur par la main, la shiotome se dirigea vers la salle d'audience de sa mère.
Elles furent mises en présence de la daimyo locale, Utaku Misaki, la mère de Masashi, Kimiko et Yoko. Cette dernière se précipita aux côtés de sa mère qui consultait des rapports en compagnie de son karo. Yoko n'avait pas encore passé la cérémonie du gempukku et était encore considérée comme une enfant, c'est pourquoi sa mère l'accueillit chaleureusement près d'elle. Kimiko n'avait plus ce luxe depuis presque une dizaine d'années et elle attendit patiemment que sa mère daigne s'intéresser à elle. Quand elle posa les yeux sur sa fille, les deux femmes s'inclinèrent conformément à l'étiquette. Mais Misaki mit très vite un terme au protocole, car cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait vu sa fille ainée.

« Kimiko Chan, ma fille ! Quelle joie de te revoir ici. Quel bon vent t'amène ?
- La Magistrat Asahina Shiohin Sama que j'accompagne avait à faire sur les terres de notre Famille, et elle m'a accordé quartier libre pour te visiter. Elle viendra te présenter ses respects dès que possible.
- Je vois. Tu es donc ici en mission. Resteras-tu longtemps ?
- Je le pense oui, d'après ce qu'Asahina Sama m'a confié. Je désirerai en profiter pour qu'Ayami Senseï m'apprenne de nouvelles techniques. »


La daimyo rit doucement.

« On verra si elle t'en juge digne, sa sévérité ne s'est pas émoussée... Yoko pourra t'en parler ! » La fillette hocha vigoureusement la tête à côté de sa mère. Le regard de Misaki se porta sur K'mee. « Tu amènes une bien étrange compagne de voyage ma fille
- Mère, je te présente K'mee San. Elle m'a sauvé la vie jadis, et c'est une précieuse amie.
- So ka... Sois donc la bienvenue sous mon toit K'mee, tu es ici en tant qu'invitée d'honneur. »


La journée étant bien avancée, elle congédia les deux femmes afin qu'elles se reposent et se préparent pour le repas du soir. Elles regagnèrent leurs appartements, accompagnées de Yoko qui voulait profiter de sa soeur. Elle racontait ses exploits martiaux sur les autres enfants de son âge, et K'mee dévoilait ses incisives en un grand sourire devant tant de joie de vivre. Kimiko taquinait sa jeune soeur qui finit par défier son ainée. Riant aux éclats, la Licorne se fit emmener au dojo par Yoko qui la tirait de toutes ses forces, K'mee juste derrière elles.
La fillette se choisit un sabre de bois de la taille d'un katana pour elle, tandis que Kimiko optait pour un wakizashi sculpté dans la même matière pour n'être pas trop avantagée par l'allonge. Les deux soeurs se mirent en garde, et Yoko attaqua sans tarder. Kimiko paraît et esquivait sans peine la plupart des coups, son rire cristallin résonnant dans la sollenité du lieu, mais sa jeune soeur improvisait quelques bonnes bottes qui la forçait toutefois à rester sur ses gardes. L'enseignement d'Ayami Senseï était de qualité, et malgré leur jeu, la shiotome put jauger de la qualité de l'adresse au kenjutsu de sa jeune soeur. Un peu lasse du voyage, Kimiko décida d'écourter leur passe d'arme et d'un coup sec désarma la fillette. Le sabre de bois n'était pas tombé à terre que le cri de rage de Yoko emplit la salle. Mais sa grande soeur la prit dans ses bras en la félicitant tandis que K'mee applaudissait à tout rompre. Enfin, elles purent goûter un bain et s'apprêter pour le repas du soir.
Il se déroula dans l'intimité, n'étaient présentes que K'mee, Misaki et ses deux filles. Elles soupèrent dans une ambiance décontractée, Kimiko se régalant car sa mère avait fait préparer plusieurs de ses plats favoris. La Nezumi, quant à elle, pouvait goûter à loisir la viande rouge car elle n'était appréciée que chez la Licorne et ici elle ne craignait pas de manquer à l'étiquette. Les quatre femmes mangeaient, buvaient et bavardaient en riant, mais sans crier gare, la daimyo dévia la conversation sur un sujet sensible :

« Alors ma fille, après un an et demi de mariage, tu n'as toujours aucune héritière ? »

Kimiko s'arrêta de manger un instant, puis reprit une lamelle de viande dans son bol, mais K'mee remarqua que sa main tremblait. Une pointe de tristesse était perceptible quand elle répondit.

« Sa charge nous a tenu éloignés un moment, et à présent, c'est moi qui suis en mission.
- Ne traîne pas trop Kimiko Chan... La vie s'enfuit plus vite qu'un cheval au galop !
- J'y songerai quand tout cela sera fini mère. »


Puis elle s'enferma dans un mutisme gêné. La Nezumi songea qu'elle avait bien fait de ne pas lui avoir posé la question. Lentement, les discussions reprirent mais ce sujet ne fut plus abordé.
Le lendemain en milieu de matinée, Kimiko et K'mee s'étaient donnée rendez-vous pour aller voir la professeur de la shiotome, Utaku Ayami. Celle-ci donnait ses cours dans un petit fortin planté au milieu d'une prairie qui servait de terrain d'entrainement équestre. Dès qu'elles furent repérées, deux ashigarus portant le mon Utaku les interceptèrent. Ils s'inclinèrent en reconnaissant Kimiko.

« Ayami Senseï est-elle présente ? » demanda sans préambule la jeune femme.
« Hoy Utaku Sama. Elle s'occupe en ce moment de Yoko Sama qui est arrivée tôt ce matin.
- Bien. Veuillez veiller sur K'mee San ici présente comme si c'était ma propre personne. Je reviens sous peu. »


Elle piqua des deux et lança Sakura Umaà travers le pré en direction du fortin. Arrivée dans la cour, elle mit pied à terre et accrocha la bride à l'un des nombreux pieux disposés sur le pourtours. Elle se dirigea vers le dojo principal où sa professeur et confidente enseignait. Elle se déchaussa avant de faire coulisser la cloison, découvrant Yoko au milieu de tatami qui venait d'être projetée à terre. Elle était en train de se relever et de ramasser son yari à la pointe émoussée pour en atténuer les dégâts. Elle se remit en garde sous le sermon sévère de sa senseï.
Kimiko se souvenait avec douleur et nostalgie de ses propres cours, et encore aujourd'hui elle évitait de manier le yari, le point faible de sa formation. Elle avait toujours été mal à l'aise avec ce type d'arme, et pourtant certains auraient bien aimé être aussi « faible » qu'elle dans l'usage de la lance. Yoko repartait à l'assaut, tentant d'appliquer contre un adversaire réel les katas qu'elle apprenait inlassablement. La petite serait meilleure qu'elle à la lance, estima sa grande soeur. Kimiko grimaça quand elle vit sa cadette commettre une erreur, et se revit faire la même bien des années plus tôt. La scène dans sa mémoire fit écho à celle qui se déroulait devant ses yeux et la conclusion fut la même : Yoko mordit la poussière à nouveau. Kimiko profita de ce moment pour entrer sur le tapis d'osier et saluer les participants. Ayami suspendit la séance, ce qui permit à Yoko de se calmer car elle avait les sourcils fronçés de frustration. La ressemblance avec la shiotome quand elle avait le visage fermé était frappante.

« Kimiko Chan ! On m'avait prévenu de ton arrivée, mais je me demandais si tu allais venir me voir.
- Ayami Senseï, tes coups me manquaient trop pour que je ne passe pas te voir ! »


La vieille femme rit en la serrant dans ses bras. Elle était plus jeune que Kana, la karo de la daimyo Utaku, peut-être le milieu de la quarantaine. Son visage semblait plus vieux, à cause de sa peau tannée par le soleil, mais son corps aurait rendu jalouse une femme dix ans plus jeune qu'elle. Son armure légère épousait ses formes parfaites, et ses muscles fermes sans être proéminents roulaient sous les plaques d'armure. Elle avait la démarche souple et les jambes fuselées. Kimiko espérait lui ressembler au même âge, d'autant plus que sa vivacité et ses compétences martiales surpassaient celles de Kimiko, et de loin. La shiotome avait toujours admiré cette femme d'aussi loin qu'elle se souvenait.

« Tu t'es musclée Kimiko Chan, reprit la senseï, tirant la Licorne de ses souvenirs.
- Oui, ces dernières semaines ont été assez physiques... Mais avant de te raconter tout cela, puis-je te demander une faveur ? Une amie Nezumi m'accompagne, et je désirerai ta permission de la laisser pénétrer sur nos terrains d'entrainement.
- Tu lui fais confiance ma fille, donc je n'y vois pas d'inconvénients. Je refuse cependant qu'elle assiste aux enseignements de mes techniques ancestrales.
- C'est tout à fait normal Ayami Senseï, elle comprendra. Je vais la chercher. »


La jeune femme sortit du dojo tandis que derrière elle, le bruit du bois qui s'entrechoque reprenait déjà. Elle remonta en selle et rejoignit le groupe des trois qui discutait tranquillement. Elle informa les deux ashigarus de l'accord d'Ayami et ces derniers retrouvèrent leur peloton après avoir été congédiés par leur héritière. K'mee n'avait toujours du mal de voir Kimiko en personne influente, tant elle restait discrète dans son rôle de yojimbo. Elle comprenait maintenant mieux la fierté exacerbée de son amie. Toute à ses pensées, elle remarqua à peine qu'elles étaient arrivées au fortin. Elles retournèrent au dojo, où Yoko tenait à présent un katana face à Ayami qui l'attaquait sans ménagement avec un tetsubo. Leur professeur n'avait jamais eu pitié d'elles et ne les avaient jamais épargné, surtout quand elles ne se donnaient pas à fond.
Les deux arrivantes attendirent une nouvelle pause pour rejoindre les combattantes. K'mee put admirer la qualité de la formation des Vierges de Bataille en ce qui concerne l'entrainement martial de base, mais elle ne put s'empêcher de plaindre Yoko qui accumulait les bleus. La fillette accueillit chaleureusement la Nezumi qui lui accordait indirectement une pause salvatrice. La femme-rat salua respectueusement Ayami qui lui rendit son salut. Puis elles échangèrent quelques politesses et firent brièvement connaissance. Puis l'enseignante reporta son attention sur l'ainée de ses élèves.

« Alors Kimiko Chan... Tu es ici par courtoisie où tu désires que je t'enseigne mes secrets ?
- A vrai dire Ayami Senseï, je pense être prête pour recevoir de nouveaux enseignements et de nouveaux conseils.
- J'ai toujours plaisir à voir un élève progresser. Voyons si tu l'as fait suffisamment pour ce que j'ai en tête pour toi... »


D'un geste de la main, elle invita Kimiko à prendre place sur le tatami. K'mee et Yoko libérèrent l'espace, main dans la main. Ayami avisa le daisho glissé dans l'obi de la shiotome, une lame à chaque hanche selon sa façon si particulière, et adressa un regard de reproche à Kimiko qui sourit devant ce regard tellement familier.

« Exercice de défense ! » ordonna la femme.

Pour autant, aucune des deux ne bougea. Soudain, en un éclait si subit que K'mee et Yoko sursautèrent, les deux lames s'entrechoquèrent dans un tintement métallique. La senseï sourit et commença à tourner autour de Kimiko qui veillait à la garder en face d'elle. Ayami se mit ensuite à enchainer les coups à une vitesse prodigieuse, tentant de noyer Kimiko dans un déluge de lames. Mais l'éclaireuse tenait bon, le regard concentré, et elle paraît et esquivait avec grâce et efficacité. Mais sa senseï n'en resta pas là et accéléra la cadence. D'abord surprise, Kimiko esquiva de façon un peu juste et le katana de sa professeur lui frôla le biceps. La giclée de sang qui tomba sur le tatami fit prendre conscience à Yoko et K'mee que les deux femmes se battaient avec leur vraie sabre, au tranchant mortel. Ne cherchant pas à rattraper le coup, Kimiko choisit de laisser la pointe frapper une plaque de son armure légère, et reprit sa danse guerrière pour dévier et éviter les assauts successifs. Le duel fut intense et quand Ayami et Kimiko se saluèrent, cette dernière était essoufflée et trois estafilades teintaient de rouge son tissu violet.
La femme désigna les trois blessures de la pointe de son katana en secouant tristement la tête, l'air déçue. De leur côté, les deux spectatrices étaient sidérées par ce qu'elles venaient de voir. Yoko était extrêmement fière de sa soeur, et elle ne comprenait pas pourquoi Ayami n'était pas satisfaite. Cette dernière rompit à nouveau le silence qui s'était installé :

« Ton attaque maintenant ! »

Aussitôt, Kimiko fit décrire une courbe à sa lame que son adversaire esquiva sans peine. La shiotome entama à son tour son ballet mortel, sur un tempo certes plus lent que sa professeur, mais tout de même impressionnant. Chaque frappe était précise, mais chaque parade l'était tout autant. Comme la première fois, l'épreuve fut longue et difficile pour la jeune femme. Quand elles cessèrent, les cheveux de Kimiko étaient défaits, et tout son corps se soulevait au rythme de sa respiration. K'mee et Yoko détaillèrent Ayami, qui avait l'air de sortir du bain tant elle ne parassait pas avoir fourni d'efforts, à la recherche d'une blessure. Elles n'en relevèrent pas et Yoko poussa une petite exclamation de déception. La fillette avait vu aujourd'hui combien elle était loin du niveau de sa grande soeur et se jura de redoubler de travail pour la rendre fière d'elle. Non loin, Ayami observait pensivement le dos de sa main droite. Kimiko s'approcha et elle vit une goutte de sang perler le long du poignet. Sa senseï releva les yeux et les posa sur la jeune femme. Celle-ci y lut de la fierté.

« Souple comme l'Eau, vive comme le Vent... Je vois que tu as appliqué mes conseils et maîtrisé mes techniques. Tu as énormément progressé Kimiko Chan... C'est la première fois que tu m'atteinds aujourd'hui, je suis fière de toi. »

N'y tenant plus, Yoko alla se jeter dans les bras de son ainée et s'accrocha à ses jambes. Son katana toujours en main, elle enlaça sa petite soeur de l'autre. K'mee les rejoignit plus tranquillement.

« Je vais pouvoir t'apprendre les techniques les plus évoluées de notre Ordre. Seule la dernière te restera cachée, car elle n'est enseignée qu'aux plus méritantes des Vierges de Bataille. Mais avant tout cela, allons manger... »

Kimiko se fit appliquer un bandage sur ses blessures et toutes trois allèrent se restaurer. Pendant le repas, Kimiko osa demander à Ayami si elle connaissait bien Ko, son mari, et également si elle était au fait de la dot du mariage. La senseï l'informa qu'elle ne l'avait croisé qu'au mariage et que la dot de la jeune femme était constituée principalement de terres, en échange de quoi l'influence de la Famille à la cour s'en sortait grandie. Kimiko changea alors de sujet car parler de son mari la mettait mal à l'aise : elle craignait que des questions malvenues ne surgissent. Ayami eut la décence de ne pas enfoncer son élève. La discussion porta alors sur la formation de Yoko, et sa grand soeur demanda quand elle serait prête pour son gempukku. Ayami estima encore trois années, quatre si la fillette relâchait ses efforts. Mais l'intéressée assura vouloir continuer sur sa lancée.

« J'en suis bien contente, car je ne sais pas ce que j'aurais fait de ton cadeau alors..., annonça avec un clin d'oeil Kimiko.
- Un cadeau ? C'est quoi ?
- Ah, je ne peux pas te le dire maintenant... Je préfère que tu le voies ce soir par toi-même ! »


Yoko était partagée entre joie et frustration, ce qui fit beaucoup rire les trois femmes. Kimiko commença sa nouvelle formation dès l'après-midi, Yoko ayant été confiée à l'une des assistantes d'Ayami. De son côté, K'mee put assister en spectatrice privilégiée aux entrainements des troupes Utaku. Les postes de commandement étaient tenus par des femmes, les hommes formant la piétaille et s'occupant de la logistique et des chevaux. Malgré tout, ils étaient considérés avec autant de respect que les femmes, même si leurs responsabilités étaient moindres. Quand le soir vint, les deux soeurs étaient aussi épuisées l'une que l'autre. Elles s'endormaient presque sur leur cheval, bercées par le trot et nullement inquiètes de laisser leur monture aller à sa guise. En bonnes Licornes, elles connaissaient le proverbe qui dit qu'un samuraï perdu n'a qu'à laisser faire sa monture pour rentrer chez lui. Elles arrivèrent au kyudai familial juste à temps pour faire leur toilette et rejoindre leur mère pour le dîner. Kimiko ramena à table le cadeau qu'elle avait promis à Yoko, et celle-ci bondit de joie en voyant le magnifique kimono que sa soeur lui avait acheté. Kimiko la prévient qu'elle le lui avait offert pour qu'elle le porte à la cérémonie qui ferait d'elle une samuraï et une Vierge de Bataille, et Yoko promit d'être digne du présent qu'elle recevait en se jetant dans les bras de son ainée. Elles mangèrent très vite et se ruèrent dans leur chambre pour prendre du repos.
Les jours qui suivirent furent calqués sur celui qui venait de s'achever, et Kimiko apprit les techniques de son Ecole ainsi que celles permettant d'améliorer sa défense, les trois égratignures n'ayant décidément pas plu à Ayami.
Durant tout ce temps, Shiohin, Sosuke et Jotaro principalement mirent leurs compétences à l'épreuve pour démêler les maigres indices en leur possession et essayer d'assembler les pièces du puzzle. Se sentant particulièrement en sécurité chez les Vierges de Bataille, Shiohin avait donné quartier libre à Dasan. Celui-ci passait le plus clair de son temps avec les deux ronins, à visiter cette région si éloignée de la sienne. Les courtisans eurent à effectuer un gros travail de bureaucratie, fastidieux et harassant pour essayer de déterminer quel pouvait être le rôles des Utaku sur l'échiquier.
Ils essayèrent également de trouver une corrélation entre les jachères du Clan du Scorpion et le Clan de la Licorne. Ils recherchèrent tout nom pouvant rappeler ceux qui étaient chargés d'étudier la ronde des champs en friche. Malgré le temps et la minutie dont ils firent preuve, ils ne purent rien trouver. Kana, la karo de la daimyo, apparaissant sur l'échiquier, fut nécessairement la cible de multiples tentatives de courtisanerie. Mais Shiohin et Sosuke utilisèrent des méthodes diamétralement opposée : si la Shugenja resta fidèle aux techniques habituelles des Grues de bienséance et de courtoisie, Sosuke, lui, décida purement et simplement de séduire la vieille femme. Payant de sa personne, il déploya des trésors de galanterie pour amener la conseillère dans ses appartements. Malheureusement, le sacrifice ne valut pas la récompense, et les confidences sur l'oreiller qu'il récolta lui furent de peu d'utilité. Shiohin n'eut pas plus de succès, malgré la franchise dont fit preuve l'ancienne Vierge de Bataille. Après presque une semaine assez frustrante, la Magistrat décida de rejoindre Kimiko chez sa mère et annonça l'imminence de leur départ. Sosuke demanda la permission pour lui et Nahoko de rester sur place, au cas où de nouveaux développements auraient lieu. Shiohin accepta car son conseiller n'avait pas tort.
Dasan prépara le voyage et la petite troupe se dirigea vers le fief de Misaki. Peu avant leur départ, un serviteur vint remettre une lettre au courtisan Bayushi qui la lut avec curiosité, n'attendant pas de courrier. Son visage se déforma de colère au fur et à mesure de la lecture. D'un geste rageur, Sosuke roula le parchemin en boule et le jeta dans le feu. Il se retrouvait rabaissé au rang de karo d'une simple yojimbo, Licorne de surcroît ! Trop énervé pour entamer sereinement une enquête de courtisanerie, il jeta son dévolu sur un jeune courrisan Ide qu'il poussa à lui révéler ses secrets les plus intimes. Calmé, il gagna les appartements de Shiohin avec une faveur dans la poche. Il pourrait éventuellement le pousser au suicide s'il devait connaître pareille humiliation à nouveau. Cela le calmerait à coup sûr... Il demanda rapidement audience à la Magistrat et s'entretint avec elle de la missive qu'il venait de recevoir et du choix qu'il était obligé de faire. La Shugenja comprit les enjeux et ne réprimanda pas son karo. La punition elle-même était suffisamment sévère...

Ignite my anger with your delay
And punishment will come your way
Dernière édition: il y a 5 ans 9 mois par Masamune.

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